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Full text of "Memoires du Chevalier Jean de Carro"

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DU 


docteur  en  médecine  des  Facultés  d’Edimbourg,  de  Vienne  et  de  Prague, 
praticien  aux  Eaux  de  Carlsbad,  citoyen  d’honneur  de  ladite  ville,  décoré 
de  la  Croix  d’or  Impériale  Autrichienne  avec  Couronne  pour  le  Mérite  Civil 
et  chevalier  de  l’Ordre  Royal  grec  du  Sauveur  ; membre  honoraire  de  la 
Société  Prussienne  - Silésienne  pour  l’avancement  de  la  culture  nationale  ; 
membre  correspondant  de  la  Société  Impériale  des  médecins  de  Vienne  * 
membre  effectif  de  la  Société  du  Musée  National  de  Bohême  ; membre  du 
Comité  permanent  formé  à Londres  pour  ériger  un  monument  à Édouard 
Jenner,  et  membre  correspondant  de  la  Société  Royale  des  Sciences  en 

Bohème. 


Longam  vilain  iinpendcrc  rern. 


cs>£î8^iN3<3îS° — 

Imprimerie  des  Frères  Frakieck. 

18  5 5. 


* 


Avant-Propos. 


\ 

^Presque  tous  les  Conversation' s - Lexicons  m’ont  fait  l’honneur  de 
me  consacrer  un  article;  mais  j’ignore  pourquoi  l’un  d’entre  eux 
me  fait  naître  à Milan,  et  non  à Genève;  tandis  que  jamais  per- 
sonne de  ma  famille  n’a  habité  la  Lombardie,  et  que  de  temps  im- 
mémorial nous  vivons  sur  les  bords  du  Lac  Léman.  J’ignore  égale- 
ment pourquoi  un  autre  Lexicon  me  met  au  nombre  des  trépassés 
depuis  1840,  sans  daigner  même  nous  dire  quelle  maladie  m’a  con- 
duit à l’autre  monde. 

J’ai  eu , par  contre , deux  respectables  et  fidèles  biographes, 
dont  je  ferais  encore  plus  d’éloges,  s’ils  en  avaient  été  moins  pro- 
digues envers  moi.  J'avais  quarantesix  ans,  lorsque  le  défunt 
jaron  Joseph  de  Hormayr,  auteur  du  Plutarque  Autrichien , historio- 
graphe de  la  Maison  d’Autriche  et  directeur  des  Archives  de  Cour 

r 

;st  d’Etat,  me  jugea  digne  d’une  notice  biographique,  qu’il  inséra  dans 
?on  savant  journal:  Archiv  für  Géographie , Historié,  Staats-  und 
Kriegskunst.  Vienne,  26  et  28  août  1816. 

Mon  second  biographe,  également  exact,  est  M.  le  docteur 
Weitenweber,  de  Prague,  médecin  et  littérateur  distingué,  mainte- 
nant secrétaire  de  la  Société  Royale  des  Sciences  en  Bohème.  J'avais 
soixante  et  onze  ans,  lorsqu’il  publia  m’a  biographie  dans  Ost  und 
West.  N.  9.  1841,  à Prague. 

En  1853,  la  ville  de  Carlsbad,  qui  me  fait  l’honneur  de  penser  que 
e ny  mourrai  pas  tout  entier , in’a  prié  de  ne  pas  quitter  ce  bas 
nonde  sans  déposer  à la  Bibliothèque  de  la  Ville  l’histoire  de  ma 
rie  plus  complète  que  celles  qu’écrivirent  mes  deux  biographes, 


et  d'y  ajouter  les  faits  et  anecdotes  que  moi  seul  puis  bien  savoir. 
Je  l’avais  presque  achevée,  lorsque  la  Société  Royale  des  Sciences 

I 

en  Bohème  m’a  fait  l’honneur  de  m’élire  Membre  Correspondant,  le 
2 novembre  1853.  Un  de  ses  Statuts  exige  positivement  de  chaque 
élu,  qu’il  travaille  à sa  propre  biographie,  et  qu’il  la  remette  cache- 
tée au  secrétaire  de  ladite  Société,  s’il  ne  l’a  pas  déjà  publiée  de 
son  vivant. 

Ce  sage  réglement  me  confirme  dans  l’opinion  de  ceux  qui 
prétendent  que  si  Von  vit  mieux  en  Autriche , on  meurt  mieux  en 
Bohème. 

Tels  sont  les  motifs  qui  me  font  répondre  à ce  double  appel 
de  publier  mes  Mémoires , dans  lesquels  figurent  nombre  de  person- 
nages distingués  de  tout  rang,  de  toute  classe,  de  tout  pays  et  des 
deux  sexes. 


Ma  Biographie. 


•Je  suis  né  le  8 août  1770  à Genève,  où  ma  famille,  (lès  le  15e" 
siècle,  a occupé  les  premiers  emplois  de  cette  République,  fourni 
des  officiers  distingués  aux  Puissances  étrangères,  entre  autres,  à la 
Russie,  et  possédé  de  temps  immémorial,  jusqu’en  1792,  un  fief,  près 
de  Genève,  dont  nous  lirons  notre  nom,  savoir:  le  Carre  ou  le  Carra, 
quelquefois  écrit  le  Quarre,  et  Quadrumum,  dans  les  anciens  actes 
latins. 

Voltaire,  qui  habita  long-temps  et  illustra  le  village  français  de 
Ferney,  voisin  de  Genève,  disait,  pour  donner  une  idée  de  l’exiguilé 
du  erritoire  de  la  République,  que  si  chaque  Genevois  lavait  et  fai- 
sait sécher  sa  chemise  le  même  jour,  il  ne  trouverait  pas  assez  de 
terrain  pour  l’y  étendre.  Ce  manque  de  longitude  et  de  latitude  n’a 
jamais  empêché  les  grandes  Puissances  d’imiter  les  naturalistes,  aux 
yeux  desquels  la  violette  et  la  fourmi  sont  tout  aussi  intéressantes 
que  le  chêne  et  l’éléphant,  d’admettre  le  patriciat  genevois  dans  tous 
les  cas  où  il  s’agit  de  faire  des  preuves  de  noblesse.  Avant  la  Ré- 
formation,  l’Ordre  de  Saint-Jean  de  Jérusalem,  alors  stationné  à 
Rhodes,  reçut  des  chevaliers  genevois»  En  1804,  lorsque  je  crus 
devoir  me  faire  reconnaître  par  le  tribunal  des  nobles  ( Land - 
redit)  de  la  Easse-Âutriehe , je  n’éprouvai  aucune  difficulté;  non 
plus  que  de  la  Cour  de  Bavière,  lorsque  S.  M.  Louis  I daigna 
conférer  à ma  fdle  Natalie  le  canonicat  honoraire  du  noble  chapitre 
de  Sic.  Anne.  Mes  diplômes  de  l’empereur  François  II  furent  plutôt 
des  actes  de  confirmation  que  de  concession. 

Prérogatives  pontificales. 

Je  possède  un  document  de  famille  d'un  genre  si  original,  que 
j’en  parlerai  ici,  nullement  pour  m’en  pavaner,  mais  pour  donner  en 
passant  au  lecteur  une  leçon  d’histoire  pontificale,  qui  ne  se  trouve 
pas  aisément  ailleurs. 


6 


En  1457,  le  Pape  Calisle  III  créa  Cornes  Palacii  Sacri  Apo- 
stolici  un  de  mes  ancêtres , Francisons  de  Quarro , domicellus  Ge- 
bennensis  (noble  Genevois)  en  lui  conférant  la  prérogative  de  nom- 
mer des  Notaires  publics  et  de  légitimer  des  bâtards , même  ceux 
qui  étaient  le  fruit  d'un  inceste.  Quelles  mœurs  ! 

Je  tiens  assurément  à honneur,  quoique  enfant  de  Calvin,  de 
compter  parmi  mes  ayeux  l’homme  qu’un  Souverain-Pontife  recon- 
nut joindre  à son  ancienne  noblesse  (nobilitas  et  genus)  toutes  les 
vertus  dont  la  Clémence  Divine  orna  jamais  le  même  individu . Je 
regrette  seulement  que  les  hautes  fonctions  que  Galiste  III  conféra 
à François  de  Carro,  ne  soient  pas  descendues  jusqu’à  moi,  qui,  ha- 
bitant un  pays,  où,  selon  nos  plus  authentiques  Statistiques,  on  compte 
un  bâtard  sur  cinq  enfants  qui  viennent  au  monde , j'aurais  pu  être 
leur  grand  bienfaiteur  et  avoir  parmi  eux  une  clientelle  exclusive, 
bien  autrement  avantageuse  et  facile  que  notre  pratique  thermale. 
J’aurais  pu  sans  rivaux  légitimer  des  bâtards  de  toutes  classes,  tandis 
que  le  nombre  des  membres  de  notre  Faculté  est  illimité,  sans  parler 
des  malades  qui  s’endoctrinent  constamment  les  uns  les  autres. 

Voulant  m’éclairer  sur  l’origine,  l’histoire  et  la  fin  de  ces  in- 
stitutions dans  le  monde  chrétien,  et  pensant  que  la  voie  la  plus  sûre 
et  la  plus  naturelle  pour  y parvenir  serait  celle  de  la  Nonciature 
Apostolique  résidante  à Vienne,  je  priai  un  de  mes  amis  d’en  parler 
au  secrétaire  de  Mgr.  le  Nonce,  qui  répondit  que  leur  chancellerie 
ne  possédait  pas  le  moindre  document  relatif  aux  Comtes  Palatins 
Apostoliques  ; mais  que,  si  je  le  désirais,  il  en  écrirait  à Rome.  Peu 
désireux  d’entrer  en  correspondance  avec  le  Saint-Siège  pour  une 
chose  de  pure  curiosité,  je  le  fis  très- humblement  remercier.  Mes 
autres  démarches  auprès  de  deux  chancelleries  épiscopales,  n’ont 
abouti  à rien.  C’est  hors  de  l’Eglise,  de  mon  confrère  et  ami,  le 
docteur  Ryba,  célèbre  oculiste  à Prague,  aussi  savant  en  histoire  i 
qu’en  médecine,  que  je  tiens  la  notice  suivante: 

(Traduite  de  V allemand.) 

„Je  tiens  de  bonne  source,  m'écrit-il,  que  les  Empereurs  Romains 
avaient  déjà  des  comtes  de  divers  degrés  , entre  autres,  les  Comités 
sacri  Palatii , que  ce  titre  fut  originairement  attaché  à de  simples 
charges  de  cour,  qui  devinrent  bientôt  des  dignités  d'Etat,  civiles  et 
militaires,  lin  Vicomte  du  Palais  sacré  avait  particulièrement  la 


7 

fonction  de  juge  suprême  dans  les  affaires  qui  concernaient  la  cour 
impériale  elle-même,  ou  qui  lui  étaient  spécialement  soumises/4 

„Ce  fut  sur  la  cour  des  Césars  que  se  modela  celle  des  em- 
pereurs d’Allemagne.  Les  autres  cours  souveraines,  entre  autres, 
celle  des  Papes,  suivirent  bientôt  leur  exemple.  Pendant  que  la 
puissance  et  l’influence  du  Saint-Siège  dans  le  moyen  âge  s’étendit 
sur  presque  toute  l’Europe,  qui  lui  était  plus  ou  moins  subordonnée, 

r 

Rome  avait  aussi  ses  délégués  aux  cours  de  justice  des  Etats  étran- 
gers; en  un  mot,  des  juges  plénipotentiaires  ( Comités  Sacri  Palatii 
Apostolici qui  jugeaient  les  questions  dont  le  Souverain  Pontife 
s’était  réservé  la  décision.44 

„C’est  donc  un  emploi  de  cette  nature  qu’exerçait  dans  la  Ré- 
publique de  Genève  Francisons  de  Quarro,  domicellus  Gebennensis , 
pour  la  plus  grande  commodité  des  tribunaux  et  des  parties  inté- 
ressé, qui,  dans  diverses  affaires  auraient  dû  s’adresser  directe- 
ment à la  cour  de  Rome.44 

„Après  la  Réformation,  ces  dignités  cessèrent  d’abord  dans  les 
pays  protestants,  puis  dans  les  pays  catholiques,  où  elles  furent  rem- 
plies par  des  évêques  plénipotentiaires,  des  légats,  des  nonces,  etc. 
Votre  ayeul  François  joignit  donc  aux  charges  qu’il  exerça  dans  la 
République  de  Genève,  une  dignité  pontificale  d’un  très-haut  rang, 
alliée  sans  doute  â d’éminents  mérites.44  (') 

Les  auteurs  qui  parlent  de  ma  famille  sont  : 

1.  Bérenger,  Histoire  de  Genève.  1772.  Vol.  I.  p.  274.  Vol.  IV. 
p.  125  et  152. 

2.  L’abbé  Girard,  Histoire  abrégée  des  officiers  suisses , qui  se  sont 
distingués  dans  les  sei'vices  étrangers  dans  les  grades  supé- 
rieurs. Il  parle,  entre  autres,  de  Philippe  de  Carro , général- 
major  au  service  de  Russie,  auquel  on  attribua  le  gain  de  la  ba- 
taille de  Wildmanstrand  contre  les  Suédois,  le  23  août  1741, 
„Jamais,  dit-il,  l’artillerie  qu’il  commandait,  ne  fut  mieux  servie 
et  ne  fit  tant  d’effet  que  dans  cette  journée.44  Vol.  1.  p.  102. 

3.  Muller' s Gesckichte  der  schweizerischen  Eidgenossenschaft  3.  Buch 
2.  Abtheilung. 


( ’)  Nous  avons  eu  en  effet  deux  syndics  pendant  le  15e'  siècle,  Berthet  et  Fran- 
çois de  Carro,  dont  les  noms  se  trouvent  consignés  dans  mon  premier 
diplôme  de  l’empereur  François. 


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4.  Les  Chroniques  de  Bonnivard.  ch.  21  et  22. 

5.  Leu  Helvetisches  Lexicou. 


Mon  père  et  ma  mère. 

Mou  père,  du  reste  très-vigoureux,  me  légua  sa  podagre,  ce 
triste  majorai  qu’il  tenait  de  ses  pères. 

Ma  mère  mourut  d’un  endurcissement  du  foie,  de  calculs  bi- 
liaires très-douloureux  et  d’une  jaunisse  très-foncée,  dont  elle  ne 
me  laissa  pas  la  moindre  trace.  En  1797,  lorsqu’elle  m’écrivit  à 
Vienne  sur  la  nature  hépatique  de  ses  maux,  je  lui  conseillai  Carls- 
bad,  où  assurément  je  ne  songeais  pas  alors  à m’établir.  Un  très- 
savant  médecin  de  Genève,  le  docteur  Louis  Odier,  qui  connaissait  , 
les  vertus  de  ces  eaux  d’après  les  Dissertations  latines  de  Frédéric 
Hoffmann,  confirma  mon  conseil.  Ma  mère  monte  à l’instant  en  voi- 
ture (on  ne  connaissait  pas  alors  le  pouvoir  de  la  vapeur)  ; elle  arrive 
à Vienne,  passe  huit  jours  chez  moi,  s’achemine  vers  Carlsbad,  de- 
vient beaucoup  pire  à Prague,  où  repose  sa  dépouille  mortelle. 

Mon  enfance  à Genève. 

J’ai  passé  mes  vingt  premières  années  à Genève,  où  j’eus  de 
fréquents  maux  de  tête  et  les  éruptions  de  l’enfance.  À l’âge  de 
cinq  ans,  on  m’inocula  la  petite  vérole,  qui  fut  bénigne.  Vingt  ans 
plus  tard  je  me  serais  vacciné  moi-même.  Sous  le  toit  paternel, 
soit  à la  ville,  soit  à la  campagne,  je  vécus  toujours  heureux  et 
content,  dans  la  plus  grande  aisance,  avec  un  cheval  de  selle  à ma 
disposition. 

Mon  grand-père  maternel. 

Mon  grand-père  maternel,  Mr.  Pierre  de  la  Caussade  , Béar- 
nais réfugié  à Genève,  comme  tant  d’autres,  par  suite  de  la  Révo- 
cation de  l’Edit  de  Nantes,  était  pour  moi  un  ange  de  bonté.  Son 
idolâtre  piété  pour  la  mémoire  d’Henri  IV  était  telle,  qu’il  se 
serait  cru  coupable  de  lèze-majesté,  s’il  eût  manqué  une  représenta- 
tion de  la  Bataille  d'Jvry  ou  de  la  Partie  de  chasse  d'Henri  IV. 
Quand  je  lisais  le  matin  sur  l’alfiche  l’une  de  ses  pièces  favorites, 
j’allai  l’annoncer  à grand-papa,  qui  tirait  à l’instant  de  sa  bourse  un 
écu  de  six  francs  et  m'en  laisait  cadeau,  avec  pleine  liberté  d’en 
faire  tout  autre  usage.  Ma  mère  étant  née  à Nîmes  en  Languedoc,  il 


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voulut  faire  voir  et  à elle,  et  à sa  sœur  et  à moi  le  Midi  de  la  France, 
et  en  effet  il  nous  y conduisit  de  la  manière  la  plus  confortable. 

Je  n’oublierai  jamais  l’émotion  de  ma  mère  en  revoyant  la  maison 

qui  l’avait  vue  naître. 

J’ai  encore  devant  les  yeux  le  Pont  du  Gard,  la  Maison  Carrée ; 
les  Arènes,  et  je  n’ai  pas  oublié  l'état  affreux  dans  lequel  les  cou- 
sins (Musquelti)  mirent  mon  front  à Marseille , qui  enfla  tellement  que 
pendant  huit  jours  je  fus  obligé  de  porter  mon  chapeau  à la  main. 
C’était  en  1788. 

Pommes  de  terre  à Lyon. 

Je  me  rappelle,  entre  autres,  qu’à  l’excellente  table  d’hôte  où 
nous  dînâmes  à Lyon,  pendant  le  peu  de  jours  que  nous  y passâmes, 
on  servit,  parmi  une  variété  de  mets  excellents,  un  plat  de  pommes 
de  terre.  Un  des  dîneurs  trouvant  ce  manger  bo?i  pour  des  cochons 

et  indigne  de  gens  comme  il  faut,  fit  une  scène  violente  au  garçon 

qui  avait  mis  les  pommes  de  terre  sur  la  table  et  le  força  d’appeler 
l'hôtelier,  auquel  il  reprocha  son  impudence. 

Aujourd’hui  la  pomme  de  terre  figure  sur  la  table  des  princes 
comme  dans  l’écuelle  du  mendiant;  de  sa  récolte  dépend  souvent 
la  prospérité  d’une  province,  et  la  maladie,  à laquelle  ce  végétal  est 
sujet,  alarme  autant  les  gens  peu  moyennës,  que  les  diverses  mala- 
dies du  bétail.  En  mangeant  des  purées  de  pommes  de  terre  à d’ex- 
cellentes tables,  j’ai  souvent  pensé  à celles  de  Lyon. 

Mon  éducation  à Genève. 

Sauf  les  leçons  de  musique,  de  danse,  d’escrime,  d’équitation, 
de  natation  dans  notre  beau  lac,  puis  de  langue  anglaise  (2),  aussi- 
tôt que  je  fus  décidé  à me  rendre  à Edimbourg,  mon  éducation  fut 
publique.  Je  suivis  les  classes  du  Collège , puis  les  Auditoires  de 
belles-lettres  et  de  philosophie.  Rarement  on  confiait  l’éducation  de 
la  jeunesse,  même  dans  les  meilleures  maisons,  à des  précepteurs. 
Personne  que  moi-même  ne  me  suggéra  la  vocation  médicale. 


( *)  J’eus  pour  maitre  un  Anglais  bossu  par  devant  et  par  derrière,  et  très-spiri- 
tuel. Quelques  jeunes  freluquets  s’étant  permis  dans  un  café  très-fréquanté 
de  te  nommer  tout  haut.  Noire  petiit  Esope!  il  répondit  avec  calme:  Je 

m’aperçois  bien,  messieurs,  que  je  ressamblc  à Esope,  puisque  j’ai  comme 
lui  l’art  de  faire  parler  les  bêles  ! 


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St,  Ozyth  et  Edimbourg, 

En  1788,  je  fus  nommé  membre  d’un  Comité  pour  fonder  le 
Cercle  (Club)  de  la  Petite  maison  Scllon.  On  n’est  guère  plus  scru- 
puleux en  Allemagne  dans  l’admission  à un  chapitre  noble.  À l’âge 
de  trente  ans,  ses  membres  passaient  dans  le  Cercle  de  la  Pave, 
quintessence  de  l’aristocratie  genevoise^ 

r 

Edimbourg  était  alors  l’université  favorite  des  Genevois  1.  Par 
sa  juste  célébrité.  2.  Par  sympathie  do  religion.  3.  Parce  que 
Genève  étant  très  - fréquenté  par  les  Anglais,  un  médecin,  pour 
y réussir,  devait  savoir  leur  langue.  Certes,  j’étais  bien  loin  de  songer 
alors  que  cette  même  langue  me  mettrait  un  jour  en  état  de  transmettre 
par  conrespondance  la  vaccination  à l’Inde  Britannique,  et  de  faire  con- 
naître aux  valétudinaires  anglais  les  Eaux  de  Carlsbad.  Ceux  de 
mes  compatriotes,  pour  qui  les  études  d’Edimbourg  étaient  trop  coû- 
teuses, allaient  à Montpellier  ou  à Leyde.  Sans  aucune  dépense, 
qui  ressemblât  à du  luxe  ni  à de  la  dissipation,  mais  en  vivant  con- 
venablement, je  dépensais  par  an,  y compris  les  leçons  de  l’Université, 
L.  St.  200.  Mon  père  m’avait  procuré  un  crédit  illimité,  dont  je  n’abusai 
jamais.  Peu  ou  point  de  Genevois  ne  choisissaient  les  universités 
allemandes,  dont  presque  aucun  de  mes  concitoyens  n’étudiait  la  lan- 
gue. Arrivé  à Londres  et  recommandé  à une  grande  maison  de  com- 
merce genevoise,  j’y  trouvai  tant  d’occasions  de  parler  français,  que 
je  vis  l’impossibilité  d’y  apprendre  l’anglais.  On  m'indiqua  le  village 
de  St.  Ozyth,  dans  le  comté  d’Essex,  à quelques  milles  de  Colchester. 
J’y  fus  en  pension  chez  un  respectable  maître  d’école.  J’y  dînais 
à merveille,  et  quoique  j’eusse  vu  à la  table  paternelle  les  plus  beaux 
aloyaux  et  gigots  de  mouton,  rôtis  à la  broche,  c’est  à St.  Ozyth 
que  je  fis  connaissance  avec  les  rounds  of  beef , le  roastbeef,  les 
saddles  of  multon,  dont  le  jus  vivifiant  arrosait  des  tranches  de 
flour-pudding,  en  compagnie  d’une  trentaine  d’écoliers.  J’allais  avec 
quelques  habitants  tirer  des  lièvres  dans  de  vastes  champs  de  na- 
vets, C1)  et  j’allais  parfois,  Honni  soit  qui  mal  y pense,  au  théâtre 
de  Colchester  avec  l’une  ou  l’autre  des  habitantes.  Je  faisais  une 
partie  de  reversis,  jeu  de  cartes  français,  qu’il  avait  appris  d'un  de 


(3)  Voulant  un  dimanche  matin  nettoyer  mon  fusil  de  chasse  dans  le  jardin 
de  l’Ecole,  on  vint  me  prier  de  cesser.  Cette  rigueur  étant  inconnue  à 
Genève,  où  le  théâtre  était  ouvert  le  dimanche,  j’en  fus  extrêmement  sur- 
pris. En  Ecosse  on  est  encore  plus  sévère  qu’en  Angleterre. 


11 


mes  prédécesseurs  genevois,  avec  l’Esculape  de  l’endroit,  chez  le- 
quel je  soupais.  Sans  leçons  régulières,  au  bout  de  deux  mois  je 
comprenais  et  parlais  l’anglais  si  couramment,  qu’arrivé  à Edimbourg 
je  n’eus  pas  la  moindre  difficulté  de  suivre  les  cours  des  professeurs, 
dont  la  langue  et  les  sujets  d’enseignement  étaient  nouveaux  pour  moi. 

Le  premier  de  mes  professeurs  fut  l’illustre  Black,  qui,  par 
ses  recherches  sur  Tair  fixe  (nommé  plus  tard  gaz  acide  carboni- 
que), eut  l’honneur  insigne  d’être  qualifié  par  les  Français  de  pa- 
triarche de  la  chimie  pneumatique . Ce  que  ce  gaz  a mis  dès  lors 
en  mouvement  sur  la  terre  et  sur  l’onde  est  merveilleux. 

Cullen  et  Brown,  vrais  antipodes,  n’existaient  plus.  La  mé- 
moire du  premier  était  très-rèvérée  ; à peine  osait-on  parler  de  brovv- 
nianisme,  bien  que  son  auteur  n’eût  jamais  été  professeur  public  à 
l'université. 

Cullen  eut  de  célèbres  successeurs,  les  Monro , les  Gregorv, 
les  Duncan,  les  Rutherford,  les  Home,  qui  furent  tous  mes  profes- 
seurs. Franciscus  Home,  auteur  des  Principia  mèdicinœ , et  le  pre- 
mier qui  décrivit  la  toux  convulsive , nommée  croup , si  fréquente 
sur  les  bords  de  la  mer  près  d’Edimbourg,  me  fit  son  assistant  à 
la  Clinique,  place  de  grande  confiance,  que  mes  condisciples  m’en- 
viaient beaucoup. 

Benjamin  et  John  Bell  étaient  au  premier  rang  comme  chirurgiens. 

Hors  des  sciences  médicales,  Playfair  avait  le  plus  grand  re- 
nom comme  professeur  de  mathématiques. 

Dugald  Stewart  brillait  éminemment  par  ses  cours  de  philoso- 
phie morale. 

L’historien  Robertson  était  Principal  du  Collège  de  l’Université. 

Les  Sermons  de  Hugh  Blair  étaient  non-seulement  très-suivis 
à Edimbourg,  mais  traduits  et  lus  dans  toute  l’Europe  protestante. 

On  érigeait  sur  une  des  collines  de  la  ville  un  monument  à la 
mémoire  de  David  Hume. 

Walter  Scott  était  uniquement  connu  comme  avocat. 

Le  vieux  pasteur  Blacklock,  quoique  aveugle  dès  l’enfance,  se 
distinguait  par  ses  poésies  descriptives. 

Un  autre  aveugle,  le  docteur  Moyse,  donnait  des  cours  privés 
de  physique  expérimentale,  aussi  fréquentés  par  les  dames  que  par 
les  messieurs.  Il  faisait  ses  expériences  les  plus  subtiles  avec  une 
étonnante  dextérité.  Cet  aveugle  ne  pouvait  assez  m’envier,  disait- 


12 


il,  le  bonheur  d'avoir  vu  Chamouni  et  le  Mont-Blanc,  et  il  espérait 
encore  pouvoir  les  contempler  avant  de  mourir.  Il  prétendait  juger 
du  caractère  des  dames  par  le  simple  attouchement  de  leur  peau, 
en  demandant  très  - humblement  la  permission  de  prendre  une  de 
leurs  mains  dans  les  siennes  et  de  leur  palper  le  visage. 

Ma  mémoire  ne  va  pas  au-delà;  mais  je  suis  loin  d’avoir  in- 
diqué toutes  les  célébrités  qui  rendaient  alors  et  à tous  égards  Edim- 
bourg intéressant. 

Dans  l’excellent  pensionat  où  je  restai  pendant  mes  trois  an- 
nées d’études,  il  y avait  toujours  deux  ou  trois  étudiants  anglais  ou 
anglo-américains. 

o 

t 

Le  contingent  des  Etats-Unis  et  celui  des  Indes  Occidentales 
à l’Université  d’Edimbourg  était  considérable;  celui  du  continent  euro- 
péen l’était  fort  peu,  quoique  j’y  aie  connu  des  Français,  des  Italiens, 
des  Espagnols  et  des  Portugais. 

Arrivé  â Edimbourg  vers  la  fin  de  1790,  je  trouvai  le  Scotch 
breakfast  digne  de  tout  son  renom,  composé  de  thé,  de  tartines,  de 
toasts  (au  beurre  frais  ou  salé),  de  poisson  sec,  d’œufs  à la  coque, 
de  gâteaux,  de  miel  et  d’autres  friandises. 

Le  dîner  était  invariablement  bon,  comme  il  peut  l’être  et  doit 
l’être,  avec  les  viandes  les  plus  belles,  rôties  à la  broche  ou  sur  le 
gril;  avec  une  variété  de  poissons  de  mer,  du  hareng  frais,  des 
homards,  des  huitres  et  autres  fruits  de  mer,  ainsi  que  des  puddings , 
sans  parler  des  pigeon-pies , des  veal-pies  et  de  quelques  plats  spé- 
cialement calédoniens,  tels  que  les  Hotcli-potch , les  tètes  de  mouton 
et  les  hagis ; le  tout  terminé  par  du  fromage  anglais.  La  bière 
était  très-bonne.  Je  finissais  le  repas  par  un  verre  de  punch  sans 
citron  ( toddy ).  Nous  avions  encore  le  thé  de  l’après-midi,  un  lé- 
ger, souper  et  le  verre  de  toddy . 

Ce  pensionnat  était  dans  Bristo -Street,  Alexander' s Land, 
chez  Mr.  Angus  Macpherson  et  ses  trois  filles  d’âge  mûr,  vrais  mo- 
dèles d’honnéteté  et  de  bonté.  C’était  dans  le  voisinage  de  l'Uni- 
versité et  de  George  Square;  dont  la  meilleure  société  fréquentait 
les  bals  publics.  J’appris  bientôt  à danser  les  Reels , les  Stralhs- 
peys  et  le  Highland  fling . 

Tout  cela,  me  dira-l-on,  ne  ressemblait  guère  à une  vie  d’étu- 
diant. Je  n’en  étais  pas  moins  laborieux.  Les  tabagies  n’existaient 
pas;  du  moins  n’en  entendis-je  jamais  parler,  et  n’en  remarquai 


13 


jamais  le  parfum  sur  les  habits  de  mon  prochain,  J’ignore  si  ce 
fléau  ou  ce  délice  y est  parvenu.  Il  en  a bien  eu  le  temps  de- 
puis plus  d’un  demi-siècle. 

Commencement  de  mes  maux. 

Dès  la  seconde  année  de  mes  études , les  maux  de  tête,  qui 
m’avaient  tant  tourmenté  à Genève,  devinrent  plus  rares  ; mais  ils 
firent  place  à des  douleurs  arthritiques  vagues  , dans  lesquelles  je 
crus  reconnaître  le  patrimoine  que  je  redoutais.  J’adoptai  la  flanelle 
sur  la  peau,  que  je  n’ai  pas  même  abandonnée,  depuis  30  ans  que 
nos  bienfaisantes  Naïades  m’ont  radicalement  délivré  de  tous  mes 
maux. 


Société  Ecossaise. 

i r 

A cette  époque  on  buvait  en  Ecosse,  dans  toutes  les  bonnes 
maisons,  les  meilleurs  vins  de  Portugal,  d’Espagne  et  de  France 
(Porto,  Sherry,  Madeira,  ClaretJ,  et  dans  les  moins  élégantes,  di- 
vers mélanges  spiritueux,  composés  de  rhum , de  brandy,  de  gin,  ou 
de  whisky  (esprit  de  froment),  liqueur  favorite  du  peuple  écossais, 
surtout  des  montagnards  (highlanders),  dont  on  raconte  d’étonnan- 
tes  prouesses,  et  qu'ils  nomment  la  rosée  de  la  montagne. 

On  ne  pouvait  guère  accepter  une  invitation  à dîner,  sans  ris- 
que de  transgresser  les  règles  de  la  tempérance.  Une  demie-heure 
après  le  dessert,  les  dames  se  retiraient  et  les  messieurs  faisaient 
circuler  la  bouteille  pendant  quelques  heures , souvent  même  très- 
tard.  On  ne  se  mettait  jamais  à table  qu’entre  quatre  et  cinq  heu- 
res. Aucun  ridicule,  aucun  déshonneur  n’était  attaché  au  renom  de 
bon  buveur.  Tout  néanmoins  se  passait  méthodiquement  et  décem- 
ment; la  conversation  était  en  général  intéressante.  Quelquefois  même 
on  vous  présentait  le  diable,  c’est-à-dire,  un  morceau  de  la  cuisse, 
de  l’aile,  ou  du  foie  d’un  dindon  ou  d’une  oie,  saupoudré  de  poivre, 
dont  la  moindre  particule  suffisait  pour  mettre  la  bouche  en  feu  et 
raviver  la  soif. 

Les  soupers  de  dames  et  de  messieurs,  qui  terminaient  de  char- 
mantes soirées,  musicales  et  dansantes,  se  passaient  sans  aucun  ex- 
cès. À un  de  ces  soupers  je  me  trouvai  assis  près  de  deux  hom- 
mes remarquables,  Henry  Mackenzie,  l’aimable  auteur  du  Man  of 
feeling,  et  lord  Monboddo,  (Lord  des  Sessions)  qui  avait  rêvé  et  en- 


14 


fanté  l’étrange  système,  selon  lequel  Dieu  créa  l’homme,  non  à son 
image,  mais  avec  une  queue,  à l’instar  des  quadrupèdes.  Je  ne  me 
souviens  plus  à quelle  époque  l’homme  revint  au  monde  sans  queue. 

Ce  grand  original,  déjà  très-âgé , observant  que  je  ne  buvais 
presque  pas  de  vin,  me  dit  d'un  air  très-fin:  „Je  croyais,  mon  cher 
monsieur,  que  vos  compatriotes,  d’après  le  proverbe  : Boire  comme 
un  Suisse  , étaient  les  meilleurs  buveurs  de  l’Europe:“  — „Et  moi 
aussi,  mylord,  je  l’avais  toujours  cru  avant  d’être  en  Ecosse. u 

Un  dîner  décida  de  ma  sobriété  pour  le  reste  de  mes  jours. 

Ochtertyre. 

Invité  à Ochtertyre,  près  de  CriefT,  par  Sir  William  Murray,  à 
passer  une  partie  des  vacances  de  l’Université  dans  le  beau  manoir 
de  ce  baronet,  qui,  disait-il,  voulait  s’acquitter  envers  moi  des  bontés 
qu’on  avait  eu  à Genève  envers  sa  famille,  le  hasard  voulut  que 
j’arrivasse  la  veille  d’un  grand  dîner,  que,  Sir  William  donnait  à une 
vingtaine  de  Noblemen  and  gentlemen  du  comté  de  Perlh.  L’amabilité 
de  tous  les  convives  envers  le  jeune  étranger  ne  saurait  se  dé- 
crire. Chacun  voulut  boire  un  verre  de  vin  avec  moi.  Your  friends 
et  Geneva\ 

Novice  dans  la  tactique  de  pareils  banquets,  sensible  à tant 
de  bienveillance,  je  bus  étourdiment  un  bumper  après  l'autre.  Mais, 
hélas,  long-temps  avant  que  la  séance  fût  levée,  tout  tournoyait  telle- 
ment autour  de  moi,  que  je  dus  me  faire  conduire  dans  la  belle 
chambre  qui  m’était  destinée.  Malgré  mon  lit  à rideaux  de  soie 
bleu-moiré,  je  n’en  subis  pas  moins  toutes  les  angoisses  de  la  re- 
stitution. J’en  fus  malade  trois  jours,  et  surtout  j’en  eus  une  telle 
vergogne,  que  je  jurai  mes  grands  dieux  de  ne  jamais  plus  m’ex- 
poser à un  pareil  déboire.  J’ai  rigoureusement  tenu  parole,  et  n’ai 
plus  bu  de  ma  vie  un  seul  verre  de  vin  ou  de  punch  de  trop.  Sans 
cette  mésaventure,  je  me  serais  facilement  laissé  aller  à boire  comme 
les  autres,  et  la  bonne  société  m’aurait  rendu  ce  genre  de  vie  char- 
mant, au  grand  détriment  de  mes  études  et  de  ma  santé. 

Au  dire  de  tous  les  Ecossais,  dont  je  vois  chaque  année  bon 
nombre  à Carlsbad,  ces  mœurs  bachiques  ont  essentiellement  changé, 
ainsi  que  en  général  dans  toute  la  Grande-Bretagne,  en  société 
comme  à l’armée.  Je  puis  attester  du  moins  que  parmi  tous  les 


15 


malades  des  Trois-Royaumes,  auxquels  depuis  1826  j’ai  donné  des 
soins  à Carlsbad,  je  ne  me  souviens  d’aucun  dont  j’aurais  pu  attri- 
buer les  maux  à des  excès  de  vin  ou  de  liqueurs  spiritueuses. 

Al  va. 

En  revenant  d’Oehtertyre,  je  me  rendis  à l’invitation  que  j’avais 
reçue  du  riche  Mr.  Johnstone  of  Alva  (Stirling shire'),  jadis  East 
Indian.  Je  comptais  ne  m’y  arrêter  que  quelques  jours  ; une  autre 
mésaventure,  moralement  moins  utile  que  celle  d’Ochtertyre , mais 
corporellement  indélébile,  me  retint  à Alva  plus  de  quinze  jours. 
Voici  comment. 

La  famille  Johnstone  était  nombreuse.  A quelques  milles  de 
distance  d’Alva,  se  trouve  un  fameux  chauderon  naturel  ( Cauldron  Lyn ) 
dans  lequel  on  voit  l’eau  bouillonner.  Une  cavalcade,  composée 
d’une  quinzaine  de  dames  et  de  messieurs,  s’y  rendit.  Le  pony, 
que  je  montai,  en  heurta  ou  en  mordit  un  autre,  qui  lança  une  forte 
ruade.  Le  fer  de  ce  chatouilleux  bidet  incisa  net  et  ma  botte  et 
ma  jambe;  le  sang  coula.  Peu  s’en  fallut  que  je  ne  tombasse 
évanoui.  Je  me  remis  néanmoins,  et  la  cavalcade  chemina.  Revenu 
à Alva,  la  jambe  avait  tellement  enflé,  qu’il  fallut  couper  ma  botte 
pour  l’ôter.  Quinze  jours  s’écoulèrent  avant  de  pouvoir  retourner 
à Edimbourg.  Pendant  cette  quinzaine  on  m’installa  , pour  me  dis- 
traire, sur  un  divan,  dans  le  principal  salon,  où  je  fus  constamment 
entouré  de  la  plus  aimable  société,  entre  autres  , de  la  marquise  de 
Bath  (fille  de  l’opulent  Mr.  Pulteney,  frère  de  Mr.  Johnstone),  qui  venait 
de  recevoir  ce  titre  (in  her  own  righz)  et  avait  fait  partie  de  notre 
cavalcade.  Mon  tibia  droit  porte  encore  la  marque  de  cetle  ruade, 
une  exostose  comme  un  gros  pois.  Trois  fois  j’ai  eu  à Carlsbad 
l’occasion  de  voir  des  descendans  de  Mr.  Johnstone , qui  n’étaient 
pas  nés  à cette  époque  ; mais  qui  tous  avaient  entendu  parler  de 
l’accident  arrivé  au  jeune  Genevois.  S’il  m’était  possible  d’oublier 
l’hospitalité  écossaise,  la  bosse  de  mon  tibia , tout  petite  qu’elle  est, 
me  la  rappellerait. 

Muiravonside. 

À ma  souvenance  d’Ochtertyre  et  d’Alva  je  dois  ajouter  celle 
de  Muiravonside,  près  de  Linlithgow , où  la  famille  Lockhart,  le 
père  et  ses  trois  filles,  me  comblèrent  de  bontés  et  où  je  passai 
à diverses  reprises  de  charmantes  journées. 


ili 


Général  Abcrefomby  et  Amiral  Duncan. 

Parmi  les  innombrables  politesses  que  je  reçus  à Edimbourg1, 
je  n’ai  point  oublié  un  dîner  de  famille  chez  le  général  Ralph  Aber- 
cromby,  auquel  j’avais  été  présenté  par  pur  hasard  quelques  jours 
auparavant.  L’amiral  Duncan  et  moi  y étions  seuls  conviés.  On 
sait  qu’il  fut  créé  Vicomte  de  Camperdown , après  la  victoire  qu’il 
remporta  le  30  octobre  1795  sur  la  flotte  hollandaise  , commandée 
par  l'amiral  de  Winter,  et  que  le  g-énéral  Abercromby  fut  tué  en 
Egypte,  à la  bataille  d’Alexandrie,  qu’il  gagna  le  20  mars  1801  ; 
raison  pour  laquelle  sa  famille  fut  élevée  à la  pairie.  A l’époque 
du  dîner  dont  je  parle,  ces  deux  personages , qu’attendait  tant  de 
gloire,  avaient  au  moins  40  ans  de  plus  que  moi.  L’amiral , né  en 
1731,  mourut  en  1804;  le  général,  né  en  1738,  fut  tué  en  1821. 

Je  m’estime  heureux  de  pouvoir  en  1855  rendre  à Carlsbad  hom- 
mage à la  mémoire  de  ces  deux  héros,  après  avoir  dîné  avec  eux  i 
à Edimbourg  en  1792. 


Lord  Findlatcr. 


Aucun  Carlsbadois  ne  doit  oublier  qu’un  des  grands  embellis— 
seurs  de  notre  vallée,  fut  un  pair  d'Ecosse,  James  Ogilvie  , comte 
de  Findlater,  qui  fit  élever  sur  une  de  nos  collines  un  pavillon,  qui 
porte  son  nom  (Findlater s Tempel).  Nos  habitants  ripostèrent  par 
une  colonne  qui  porte  son  nom. 


Mon  doctorat. 

Le  24  juin  1793,  je  reçus  mon  grade  de  docteur.  Par  une 
aimable  délicatesse  V examen  rigoureux  n’est  pas  public.  Les  pro- 
fesseurs seuls  en  ont  connaissance,  afin  que,  si  par  timidité  ou  par 
manque  d’habitude  de  parler  latin,  le  candidat  ne  les  satisfait  pas, 
le  rejet  reste  secret,  sans  nuire  à sa  future  renommée  , s'il  réussit 
à un  second  examen.  Le  professeur,  chez  lequel  l’examen  doit 
avoir  lieu,  vient  lui-même  inviter  le  candidat.  Ce  fut  pendant  la 
soirée,  chez  le  professeur  James  Gregory,  auteur  du  classique  Con- 
speclus  tnedicinœ  thcoreticœ,  que  je  fis  le  mien.  Cet  aimable  pro- 
fesseur eut  meme  la  courtoisie  de  me  demander  si  je  préférais  qu’il 
prononçât  le  latin  à l'anglaise  ou  à l'écossaise , cette  dernière  pronon- 
ciation étant,  disait-il,  (ce  qui  est  très-vrai)  plus  conforme  à la 


17 


nôtre.  Je  lui  en  laissai  le  choix.  J’eus  le  bonheur  de  satisfaire 
mes  examinateurs.  Cet  examen  fut  suivi  d’un  souper  fort  gai,  au- 
quel me  convia  le  docteur  Gregory  avec  MM.  les  professeurs. 

Ma  thèse  inaugurale  imprimée  fut  De  hydrocephalo  acuto  (').  Je 
fus  surtout  examiné  sur  les  maladies  des  voies  urinaires.  Je  ne  pus 
leur  dire  (car  je  ne  les  connaissais  pas  moi-même  encore),  les 
éminentes  vertus  de  Carlsbad  dans  la  gravelle. 

Les  trois  années  que  je  passai  à Edimbourg  (1791 — 1793  in- 
clusivement) furent  les  plus  intéressantes  de  ma  jeunesse.  Cette 
ville  est  l’une  des  plus  belles  et  des  plus  hospitalières  de  l’Europe. 
Nulle  part  on  ne  peut  mieux  réunir  les  études  aux  jouissances  de 
la  bonne  société.  Nulle  part  je  n’ai  trouvé  plus  de  probité.  Nulle 
part  la  vertu  et  les  mœurs  ne  sont  plus  respectées  , ni  la  ligne  de 
démarcation  entre  les  bons  et  les  mauvais  plus  strictement  tirée. 
Dans  les  Lowlands,  comme  dans  les  Highlands , j’eus  plusieurs  bons 
amis. 


Mon  retour  à Genève  et  mon  arrivée  à Vienne. 

Peu  de  temps  après  mon  inauguration,  je  m’acheminai  vers 
Genève,  que  je  trouvai  sous  le  régime  du  bonnet  rouge , de  l'arbre 
de  la  liberté , de  la  lanterne  et  autres  sublimes  conceptions,  dont  la 
France  nous  avait  béatifiés.  Je  ne  pus  y tenir.  Au  bout  de  deux 
mois,  je  me  rendis  à Vienne , pour  y mettre  à profit,  pendant  une 
année,  les  grandes  ressources  de  son  université,  de  ses  hôpitaux  et 
autres  institutions.  J’y  fis  bientôt  d’importantes  connaissances  dans 
le  Corps  Diplomatique  et  particulièrement  avec  la  légation  anglaise. 
Malgré  ma  jeunesse,  on  me  montra  bientôt  la  plus  grande  confiance. 
Au  bout  d’un  an  et  demi  j’épousai  Mlle.  Marie-Anne  de  Kurzbeck, 
après  avoir  été  agrégé  à la  Faculté  de  médecine,  et  avoir  subi  les 
examens  prescrits.  Tout  cela  eut  lieu  an  1796. 

Le  9 janvier  1800,  je  perdis  cette  excellente  femme  par  suite 
d’une  inflammation  de  poumons,  qui  dégénéra  en  phthisie.  Elle  me 
laissa  deux  fils,  qui  vivent  encore.  Charles,  après  avoir  été  quelques 
sannées  au  service  d’Autriche,  puis  à celtii  de  Don  Pedro,  empereur 


(4)  Je  choisis  ce  sujet  Ie-  parce  que  l’hydrocéphale  était  trés-fréquent  à Ge- 
nève; 2°-  parce  qu’il  m’avait  enlevé  une  soeur  chérie. 


18 


du  Brésil,  0)  rentra  dans  notre  armée  ; mais  sans  avoir  pu  se  re- 
mettre complètement  des  suites  d’une  balle,  qui  le  blessa  à la  tôle 
sur  le  pont  d’Arcy-sur-Aube,  où  il  combattait  à côté  des  Russes, 
qui,  le  croyant  mort,  voulurent  le  jeter  dans  la  rivière;  Charles, 
dis-je,  est  resté  capitaine  autrichien  pensionné;  ne  s’est  jamais  marié 
et  mène  à Vienne  une  vie  indépendante  dans  la  meilleure  société. 

Pierre,  qui  dans  sa  première  jeunesse,  suivit  la  colonie  gene- 
voise, qui  s’établit  à Odessa  pour  y faire  prospérer  l’agriculture,  les 
bêtes  à laine  de  race  pure  espagnole,  s’en  est  retiré.  Il  est  père 
de  famille,  a trois  filles  et  un  fils,  et  vit  à Vienne. 

En  secondes  noces  j’épousai,  au  bout  de  deux  ans,  Mademoi- 
selle Thérèse  Stôckl  de  Gerburg,  d’une  ancienne  famille  noble  du 
Tirol.  Sa  mère  Rosine  était  de  la  famille  des  barons  et  comtes  de 
Colza.  Au  bout  de  quelques  années,  elle  me  fut  enlevée  par  un 
typhus.  Elle  m’a  laissé  un  fils  et  une  fille.  Edouard,  ainsi  baptisé 
par  vénération  pour  l’immortel  Edouard  Jenner,  mon  ami  et  mon 
maître,  servit  quelques  années  dans  la  cavalerie  autrichienne  , et  la 
quitta  pour  se  marier.  Il  est  père  d’une  famille  nombreuse,  à 
laquelle  il  consacre  ses  soins. 

Sa  sœur  Natalie  est  veuve  d’un  gentilhomme  polonais,  nommé 
Ziolecki,  et  chanoinesse  honoraire  de  Sainte  Anne  de  Bavière.  Elle 
est  déjà  grand-mère,  et  moi  par  conséquent  arrière-grand-père. 
Elle  vit  en  Galicie. 

En  troisièmes  noces  j’ai  épousé  Mademoiselle  Alexandrine  Breck, 
de  famille  belge.  Son  père  était  chef-d’escadron  dans  les  dragons 
autrichiens  de  La  Tour  et  décoré  de  la  médaille  d'or  pour  la  vail - 


(5)  Mon  fils  Charles  arriva  à Rio  de  Janeiro  avec  une  lettre  de  recomman- 
dation pour  l’archiduchesse  Léopoldine , impératrice  du  Brésil,  dont  l’avait 
muni  S.  E.  Madame  la  comtesse  de  Lazanski,  qui  avait  été  en  Autriche  le 
grande-maitresse  de  cette  princesse.  Emue  à la  vue  d’un  jeune  Autrichien 
malheureuse,  comme  on  la  disait  être,  par  son  union  avec  Don  Pedro,  Sa 
Majesté  ne  puL  retenir  ses  larmes.  Cette  touchante  audience  passée,  mon 
fils  fut  envoyé  dans  une  autre  garnison  Brésilienne  pour  se  former  au  nou- 
veau service  dans  lequel  il^ allait  entrer.  De  retour  à Rio  de  Janeiro,  au 
bout  de  cinq  ou  six  semaines,  son  premier  service  fut  funèbre,  c’est-à-dire 
au  pied  du  catafalque,  daus  lequel  reposait  la  princesse,  qui  l’avait  si  bien 
accueill.  Don  Pedro  ne  garda  que  cinq  ans  la  légion  allemande  dont  mon 
fils  faisait  partie.  Ils  furent  congédiés,  sans  pension,  ni  sans  aucun  dédom- 
magement de  voyage. 


19 


lance.  Elle  prend  le  meilleur  soin  de  mes  vieux  jours.  De  ce 
mariage  nous  avons  une  fille  unique,  Alexandrine,  mariée  en  1853 
au  comte  Joseph  de  Nieulant,  de  famille  originairement  Belge  , offi- 
cier pensionné  au  service  autrichien.  Mon  frère  Pierre  étant  mort, 
il  ne  me  reste  à Genève  d’autres  parents  de  mon  nom  que  ses  deux 
filles.  Mathilde  n’est  pas  mariée;  Adèle  a épousé  un  gentilhomme 
du  Pays  de  Vaud,  Mr.  Grand  de  Valençay  , propriétaire  de  belles 
terres  et  de  maisons. 


Vaccination. 

A peine  eus-je  lu  dans  la  Bibliothèque  Britannique  de  Genève, 
la  découverte  de  Jenner,  publiée  en  1798,  que  je  m’adressai  à la 
Légation  anglaise  pour  me  faire  venir  son  ouvrage  et  du  vaccin. 

Le  10  mai  1799,  j’en  fis  l'essai  sur  mes  deux  fils,  Charles  et 
Pierre,  le  premier,  âgé  de  trois  ans  ; le  second,  d’un  an  et  demi. 
Les  pustules  produites  par  le  vaccin  anglais  sur  les  bras  de  mes 
enfants,  étaient  parfaitement  semblables  à celles  qu’on  voyait  gra- 
vées et  coloriées  dans  l’ouvrage  de  Jenner.  Au  bout  de  deux  mois, 
en  présence  de  plusieurs  médecins , autrichiens  et  étrangers,  mes 
enfants  furent  soumis  à la  contre-épreuve  de  l’inoculation  de  la  pe- 
tite vérole,  qui  fut  sans  effet  quelconque. 

La  réussite  de  cetle  première  expérience  fit  beaucoup  plus  de 
sensation  dans  l’étranger  que  dans  notre  capitale,  dont  les  méde- 
cins pendant  long-temps  m’observèrent,  sans  suivre  mon  exemple. 

Mes  vaccinations  allèrent  leur  train  ; mais,  pendant  plus  d’une 
année,  je  n’eus  d’autres  imitateurs  que  les  docteurs  de  Portenschlag, 
père  et  fils.  Je  parlai  de  cetle  apathie  (qui  ne  pouvait  s’expliquer 
que  par  d’ignobles  motifs)  à l’illustre  Jean-Pierre  Frank,  alors  direc- 
teur en  chef  du  Grand-Hépital.  Il  proposa  au  Gouvernement  d’y 
faire  des  essais  publics  de  vaccination,  puis  des  contre- épreuves. 
Je  fus  chargé  de  vacciner  vingt  enfants.  Les  contre -épreuves, 
c.  a.  d.,  l’inoculation  de  la  petite  vérole  fut  sur  tous  sans  effet. 
Dès  ce  moment  l’opinion  publique  se  prononça  dans  toutes  les  classes 
en  faveur  de  la  vaccination.  Je  doute  même  que  nulle  autre  part 

r 

elle  ait  été  et  soit  encore  plus  sagement  réglée  que  dans  les  Etats 
Autrichiens. 


20 


Lo  défunt  comte  Hugues-François  de  Salm-Reifferscheid,  phi- 
lanthrope aussi  zélé  qu’éclairé,  se  distingua  éminemment  par  son 
exemple  et  son  activité. 

ïl  arrive  un  jour  chez  moi;  me  dit  qu’il  ne  peut  plus  résister 
au  désir  de  faire  la  connaissance  personnelle  de  Jenner;  me  prie 
de  lui  donner  quelques  lignes  pour  lui,  en  me  disant  qu’il  me  lais- 
sera un  jeune  médecin,  dont  il  me  supplie  de  faire  un  bon  vacci- 
nateur, auquel,  à son  retour  d’Angleterre , il  donnera  beaucoup  de 
besogne  dans  les  terres  de  sa  famille  en  Moravie.  Tout  cela  eut 
lieu.  Le  comte  écrivit  même  une  brochure  pour  l’instruction  des 
paysans  : Was  sind  die  Kuhpockcn  ? (Qu’est-ce  que  la  vaccine  ?) 

J’eus  des  rapports  suivis  avec  le  duc  de  Richelieu,  gouverneur 
d’Odessa,  qui,  dans  une  lettre  autographe  de  quatre  pages  folio  me 
rend  compte  de  tout  ce  qu’il  fit  dans  son  vaste  gouvernement. 

Le  duc  de  Liancourt,  célèbre  philanthrope,  devança  de  plus  d’un 
an  les  médecins  dans  l’introduction  de  la  vaccine  en  Fiance.  Je 
correspondis  avec  lui,  et  lorsque  son  fils,  le  comte  Alexandre  de  la 
Rochefoucaud,  fut  envoyé  comme  ambassadeur  de  France  à Vienne, 
il  me  combla  de  politesses  comme  ami  de  son  père. 

Les  misérables  personnages,  qui  essayèrent  d'entraver  ma  pro- 
pagande, sont  depuis  long-temps  sous  terre.  11  serait  dommage  de 
ne  pas  amuser  mes  lecteurs  de  quelques  historiettes,  qui  signalè- 
rent l’introduction  du  préservatif  Jennérien.  C’est  la  première  fois 
que  j’y  donne  de  la  publicité.  Elles  feront  rire  les  uns  ; elles  in- 
digneront les  autres. 

Un  de  mes  grands  adversaires  fut  un  médecin  du  Gouverne- 
ment, qui  comme  tel  aurait  dû  et  pu  le  mieux  favoriser  cette  bien- 
faisante méthode.  Ayant  appris  que  je  venais  de  recevoir  l’ouvrage 
de  Jenner  et  du  vaccin,  le  docteur  Ferro  m’offrit  ses  propres  enfants 
pour  les  vacciner  en  même  temps  que  les  miens.  Malgré  le  suc- 
cès complet  de  ces  quatre  vaccinations,  il  n’y  eut  pas  de  chicane 
imaginable  qu’il  ne  fit  naître;  mais  leur  unique  résultat  fut  de  l’ex- 
clure dans  l’opinion  publique  de  toute  prétention  au  mérite  de  l’intro- 
duction de  ce  bienfait.  Il  ne  supportait  pas  l’idée  de  voir  un  jeune 
médecin,  sans  fonction  publique,  à la  tête  de  cette  grande  innovation, 
dont  l’honneur  me  fut  entièrement  laissé,  tandis  qu’il  aurait  pu  et  dû  y 
jouer  le  premier  rôle.  Il  ne  voulut  jamais  soumettre  ses  enfants  à la 
conlre-épreuve,  afin  de  pouvoir  dire  que  le  résultat  de  leur  vacci- 


21 


nation  était  tout  au  moins  douteux.  En  un  mot,  la  vaccination  fut 
mise  de  niveau  avec  l’inoculation  et  défendue  dans  les  murs  de  la 
ville,  comme  également,  contagieuse. 

Un  grand  nombre  de  médecins  et  de  chirurgiens  avaient  dans 
les  villages  voisins  de  Vienne  des  maisons  avec  jardins,  où  ils  in- 
oculaient les  enfants,  qu’ils  prenaient  en  pension  avec  leur  mère  ou 
leur  bonne,  jusqu’à  convalescence.  C’était  donc  un  revenu  certain 
et  annuel,  que  l’innocente  vaccine  faisait  tarir  et  à jamais.  Cela 
ine  suscita  de  nombreux  ennemis  , dont  les  malédictions  n’abouti- 
rent à rien,  et  qui  se  convainquirent  bientôt  de  leur  inutilité. 

Pendant  le  peu  de  mois  que  dura  la  défense  de  vacciner  en 

f 

ville,  un  ministre  d’Etat,  le  comte  de  Saurau,  me  rencontre  dans  les 
rues  et  me  prie  de  vacciner  l’enfant  de  son  maître  d’hôtel,  et  ajoute 
en  plaisantant:  „Nous  verrons  ce  qu’en  dira  votre  bon  ami , le 

docteur  et  conseiller  Ferro.“  — 

„M.  le  comte,  je  puis  vous  assurer  que  je  n’en  ai  pas  plus 
peur  que  de  l’enfant  que  V.  E.  me  prie  de  vacciner,  et  auprès  du- 
quel je  serai  demain  matin.“  La  vaccination  eut  lieu,  sans  entendre 
parler  de  mon  bon  ami.  J’ai  déjà  dit  que  la  publication  de  mes 
premières  Observations  et  les  essais  faits  à l’Hôpital— g-énéral,  mirent 
tout  en  règle.  Les  certificats  de  vaccination  devinrent  nécessaires 
pour  entrer  dans  les  écoles  et  autres  institutions,  comme  les  ex- 
traits baptistaires.  Aussi  rien  n’est-il  plus  rare  que  de  voir  dans  nos 
pays  des  visages  gravés  de  petite  vérole. 

Après  que  tout  fut  réglé,  un  médecin  cTenfants,  très-achalandé 
et  salarié  comme  tel  par  le  Gouvernement,  se  trouvait  être  mon 
proche  voisin  (dans  la  Wolheil J.  Préférant  sagement  les  en- 
fants, dont  les  parents  pouvaient  lui  payer  la  vaccination,  il  daignait 
m’adresser  tous  les  pauvres,  quoiqu’il  fût  du  devoir  de  sa  place  de 
les  vacciner  gratis.  Nullement  dans  le  but  de  diminuer  ma  peine  ; 
mais  afin  de  lui  faire  clairement  comprendre  ce  que  je  pensais  de 
sa  conduite,  j’exigeai  d’une  demi-douzaine  de  ces  pauvres  diables, 
qu’ils  certifiassent  par  écrit,  que  le  docteur  Gôlis  les  avait  réellement 
envoyés  chez  moi,  et  que  je  les  avais  vaccinés  gratis.  Muni  de  ce 
i certificat,  je  fis  savoir  à mon  voisin  et  collègue,  que  j’étais  sur  le 
I point  de  porter  plainte  contre  lui  et  de  soumettre  la  question  au 
Président  de  la  Faculté. 


22 


Je  lui  conseillai  de  préparer  sa  justification,  s’il  en  savait  une. 
Notre  président,  le  défunt  baron  de  StifTt,  fit  appeler  le  médeein 
d’enfants  devant  la  Faculté  assemblée  pour  d’autres  affaires  ; et  comme 
il  prenait  une  chaise  pour  siéger  à la  longue  table  au  tapis  vert, 
M.  le  président  lui  dit  impérativement  qu’il  ne  l’avait  point  appelé 
pour  prendre  part  aux  délibérations  de  la  Faculté,  mais  pour  en- 
tendre debout  la  juste  leçon  que  méritaient  l’oubli  des  devoirs  de 
sa  charge  et  sa  conduite  envers  son  honorable  collègue,  le  docteur 
de  Carro.  — Elle  fut  verte  cette  réprimande;  il  l’entendit  debout,  et 
quitta  seul  la  salle,  avant  l’ouverture  de  la  séance,  honteux  comme 
un  renard  qu’une  poule  aurait  pris. 

Pendant  l’époque  de  ma  correspondance  avec  l’Orient,  je  reçus 
un  jour  une  lettre  de  Constantinople,  écrite  par  un  médecin  italien, 
qui  m’annonçait  que  la  vaccine  ne  préservait  pas  seulement  de  la 
petite  vérole,  mais  de  la  peste,  ainsi  que  le  prouvaient  de  bonnes 
expériences.  Quelques  jours  après  la  réception  de  cette  lettre  j’en 
reçus  une  autre  d’un  médecin  de  Rastatt,  qui  m’était  absolument  in- 
connu; mais  qu’un  voyageur  anglais  avait  chargé  de  me  consulter 
par  écrit  sur  ses  maux.  Je  répondis  à cette  consultation;  et  en 
Postscriptum  j’envoyai  au  médecin  de  Rastatt,  comme  curiosité  mé- 
dicale, une  copie  de  la  lettre  de  Constantinople,  en  l’autorisant, 
si  cela  lui  faisait  plaisir,  à en  faire  l’usage  qu’il  voudrait.  Cela  l'in- 
téressa tellement  qu’il  la  fit  insérer  tout  au  long  dans  le  Journal  de 
Francfort , comme  m’étant  adressée:  Huit  jours  après  nous  lisons  à 
Y Errata  du  même  Journal : No.  . . . Au  lieu  de  de  Carro  lisez 
Careno : ce  qui  équivalait  à déclarer  au  monde  entier  que  M.  le 
docteur  Careno  voulait  qu’on  crût  que  la  nouvelle  du  nouveau  pré- 
servatif de  la  peste  (que  l’expérience  n’a  , du  reste,  pas  confirmée) 
lui  avait  été  communiquée  et  non  à moi. 

Careno  était  un  médecin  milanais,  que  je  trouvai  établi  à Vienne, 
lorsque  j’y  arrivai.  Il  mit  un  extrême  empressement  à se  lier  avec 
moi,  me  combla  d’attentions  et  de  prévenances,  qui,  au  lieu  de  inc 
captiver,  me  parurent  fort  suspectes.  En  un  mot,  je  ne  vis  en  lui 
qu’un  intrigant. 

Lorsque  parut  l’ouvrage  de  Jenner,  Careno  le  traduisit  en  latin. 
Dans  la  troisième  partie  Continuation  of  facts  and  experiments  on 
the  variolœ  vacctnœ , Jenner  dit,  p.  5,  que  le  docteur  de  Carro  de 
Vienne  et  le  docteur  Ballhorn  de  Hannovre  ont  été  les  premiers 


23 


à suivre  son  exemple  en  Europe . Careno,  dans  sa  traduction,  au 
lieu  de  nous  nommer,  dit  que  des  Médiat  Viennenses  et  Hanoverani 
ont  été  ses  premiers  disciples;  de  manière  qu’en  lisant  la  version 
latine  on  peut  tout  aussi  bien  croire  qu’à  Vienne  ce  fut  le  docteur 
Careno,  et  non  le  docteur  de  Carro,  qui  introduisit  la  vaccination. 
J’en  écrivis  quelques  mots  à l’éditeur  du  Journal  de  Francfort,  qui 
y furent  insérés.  Malgré  un  tel  caractère,  qui  indiquait  autant  de 
mal-adresse  que  de  fourberie  littéraire,  Careno  n’en  était  pas  moins 
membre  de  plusieurs  sociétés  savantes. 

Peu  de  jours  après  l’anecdote  de  Y Errata,  je  rencontre  Careno 
sur  le  Graben ; il  me  salue  avec  sa  tartufferie  ordinaire.  Je  l’aborde 
et  lui  dis  assez  haut  pour  être  entendu  des  passans:  „Gredin  que 

vous  êtes,  si  je  ne  craignais  pas  de  salir  ma  main,  je  vous  flanquerais 
un  vigoureux  soufflet;  mais  comptez-y,  si  jamais  vous  vous  permettez 
de  me  saluer.  Je  vous  méprise  du  fond  de  mon  cœur.“  La  scène, 
s’étant  passée  sur  le  Graben,  fut  connue  de  la  Cour  et  de  la  ville 
et  causa  grande  hilarité. 

Les  faits  que  je  viens  de  raconter  ne  sont  point  indignes  de 
ces  brebis  galeuses  dont  malheureusement  plus  d’une  Faculté  est  in- 
fectée; mais  le  fait  suivant  prouve  que  la  malveillance  d’un  seul 
homme,  même  inférieur  en  rang  et  en  pouvoir,  peut  dans  certains 
cas  spéciaux  déjouer  les  nobles  intentions  des  personnes  les  plus 
haut  placées. 

En  se  proclamant  empereur  d’Autriche,  et  en  abdiquant  la 
couronne  de  l’Empire  Germanique,  François  II , qui  par  celte  rai- 
son devint  François  I,  institua  Y Ordre  de  Léopold.  Les  ministres 
furent  requis  de  présenter  une  liste  des  personnes  qu’ils  croyaient 
les  plus  dignes  de  la  nouvelle  décoration.  Trois  grands  personna- 
ges, le  prince  de  Mellérnich,  le  prince  de  Trautmansdorff,  grand- 
maître  de  la  Cour,  et  le  comte  O’Donnell , ministre  des  Finances, 
m’inscrivirent  chacun  dans  sa  liste , sans  que  j’eusse  directement 
ou  indirectement  fait  la  moindre  démarche  pour  fixer  sur  moi  leur 
attention.  Le  Prince  de  Metternich  me  fit  savoir  par  un  des  em- 
ployés de  sa  chancellerie,  le  chevalier  de  Bretfeld,  que  j’étais  sur  sa 
liste.  Le  prince  de  Trautmansdorff,  m’ayant  rencontré  à un  bal,  me 
lira  à l’écart,  pour  me  dire  que  j’étais  sur  sa  liste,  et  me  félicita 
delà  décoration,  comme  si  elle  pendait  déjà  à ma  boutonnière,  et 
le  comte  O’Donnell,  que  je  ne  connaissais  pas  même  de  vue,  en- 


24 


voya  chez  moi  son  frère,  le  comte  Jean , qui  était  de  mes  amis, 
pour  m’annoncer  la  meme  nouvelle.  J’éprouvai  une  vraie  satisfaction 
de  ces  preuves  d’estime  personnelle,  que  me  donnait  ce  Grand  Trio. 
Néanmoins  la  nomination  a lieu,  et  j’en  suis  exclu.  On  expliqua 
ainsi  cet  étrange  avortement. 

Le  Président  de  la  Faculté  médicale  de  Vienne,  qui  était  en 
même  temps  le  premier-médecin  de  l’empereur  François,  passait  gé- 
néralement pour  avoir  auprès  du  souverain  un  pouvoir  immense 
dans  les  affaires  médicales.  Jamais  je  n’avais  eu  avec  lui  le  moin- 
dre démêlé,  ni  relation  personnelle  quelconque.  Mais  à ses  yeux 
je  n’en  avais  probablement  pas  moins  le  double  démérite,  d’être  né 
etranger  et  de  ne  pas  ramper  devant  lui.  Il  protégeait  surtout  les 
médiocrités  médicales;  mais  jamais  ceux  qui  fixaient  d’une  manière 
avantageuse  l’attention  du  public.  En  un  mot,  c’était  un  despote. 

Quoiqu’en  état  de  prouver  ce  que  le  grand  triumvirat  avait 
voulu  faire  en  ma  faveur,  je  ne  portai  aucune  plainte  de  ce  qui 
venait  de  se  passer,  sachant  fort  bien  que  les  Ordres  Impériaux  de 
chevalerie  ne  sont  point  une  récompense  obligatoire,  et  qu’ils  ne 
s’accordent  que  par  la  volonté  du  souverain.  D’ailleurs,  j’ai  tou- 
jours trouvé  plus  honorable  d’entendre  demander  pourquoi  tel  homme 
de  mérite  était  oublié,  que  d’entendre  demander  à quels  titres  un 
homme  sans  mérites  connus  a été  décoré.  Dans  les  diverses  bran- 
ches du  service  public,  ecclésiastique,  civil  et  militaire;  dans  les  arts 
et  les  sciences,  les  prétendants  à une  décoration  ne  peuvent  qu’être 
plus  ou  moins  nombreux,  et  avec  les  mêmes  droits;  mais  ce  n'était 
nullement  mon  cas,  ayant  toujours  tâché  de  servir  l'Etat  sans  être 
au  service  de  l'Etat.  D’ailleurs,  jamais  personne  ne  m’a  contesté 
d’avoir  été,  hors  de  la  Grande-Bretagne,  le  premier  apôtre  de  Jenner. 

Lorsque  l’empereur  Ferdinand  et  son  auguste  épouse  Marie- 
Anne,  princesse  de  Savoie,  visitèrent  Carlsbad  en  1836,  j’eus  l’hon- 
neur de  leur  être  présenté  et  pendant  la  visite  que  Leurs  Majestés 
firent  à chacune  de  nos  Najades  je  fus  prié  par  S.  E.  Mr.  le  grand- 
bourgrave,  comte  de  Cholck,  de  me  tenir  constamment  auprès  de  l’im- 
pératrice, qui  ne  comprenait  pas  l’Allemand,  afin  de  Lui  expliquer 
ce  qu’Elle  désirerait  savoir.  Elle  s’était  un  peu  préparée  à celte 
visite  par  la  lecture  de  mes  six  premiers  Almanachs , que  Mr.  le 
comte  Chotek  lui  avait  envoyés  dans  cette  intention.  Elle  daigna 


25 

même  me  dire  Irès- gracieusement  qu’Elle  les  avait  ,,tous  lus,  et  * 
même  quelques  chapitres  deux  fois.“ 

Quelque  temps  après  le  retour  de  Leurs  Majestés  à Vienne, 
je  reçus  une  fort  belle  bague  en  diamants,  ornée  du  chiffre  de  l’em- 
pereur. 

A son  avènement  au  trône,  notre  jeune  et  preux  François-Jo- 
seph I institua  l'Ordre  qui  porte  son  nom,  et  me  conféra  la  Croix 
d'or  Impériale  Autrichienne  arec  Couronne  pour  le  Mérite  Civil  sur 
la  proposition  des  Chefs  du  gouvernement  de  la  Bohème.  La  céré- 
monie de  la  décoration  fut  le  noble  pendant  de  mon  Jubilé  de  cin- 
quante ans  de  doctorat , célébré  le  24  juin  1843,  par  la  magistra- 
ture, par  mes  collègues,  le  clergé  de  la  Paroisse , nos  habitants,  par 
des  médecins  et  autres  illustres  étrangers,  ainsi  que  par  les  Anglais? 
présents  à Carlsbad,  qui,  sous  les  auspices  de  leur  ambassadeur  à 
la  cour  de  Vienne,  le  défunt  sir  Robert  Gordon,  présentèrent  à ma- 
dame de  Carro  une  très-belle  boite  à thé  de  cristal  d’un  précieux 
contenu. 

Si  jamais  on  me  croit  digne  d’une  épitaphe,  je  n’en  désire  pas 
d’autre  que  les  propres  paroles  de  la  docte  Faculté  médicale  de 
Prague  dans  le  classique  diplôme  de  félicitations  qu’elle  m’adressa 
à l’occasion  de  mon  Jubilé: 

Perillustri  atque  celeberrimo  Domino  Joanni  Equiti  de  Carro , 
medicinœ  doclori , celeb.  Facult.  med.  Edimburgensis  Vindobonensis 
atque  Pragensis  socio  , Jenner.  Londin.,  Cœsar.  Reg . Vindob.  at- 
que plur.  societ.  membro ; riro  scientiâ,  scriptis  æque  ac  factis 
Claris  simo,  immortalis  Jenneri  amico  et  proto-apostolo , cujus  de 
vaccinalione  mérita  vastus  resonat  or  bis,  medicorum  Nestori,  ju- 
cenili  solertia  insigni , quem  salutare  sibi  gratulatur  Facilitas 
medic/à  die  XXIV  J uni  MDCCCXLIII  festo  laureo  semi  - seculari 
omnia  bona,  fausta , felicia , fortunataque  precans  summœ  venera- 
tionis  tesseram  roret  Facultas  medica  unirersitatis  Cœsar.  Ca- 
rol.  Ferdinandeœ  Pragensis. 

Ig'nat.  Eques  de  Hîadherny, 

director  et  Præses  Facult.  med 

(L.  S.)  Med.  Dr.  Xjeopoldus  Eques  de  fîrünenald, 

h.  t.  decanus  Facultalis. 

Med. -Dr.  Lcopoldus  Schiriucr  , 

Fac.  med.  notar.  supplens. 


26 


Traduction  de  mon  diplôme  allemand  de  bourgeoisie  honoraire  de  la  Villa 

de  Carlsbad. 

(Mon  nom  et  titres.) 

Carlsbad  est  redevable  à votre  infatigable  activité  de  l’exterir- 
sion  de  son  grand  renom  dans  les  pays  les  plus  lointains;  de  l’heu- 
reux accroissement  de  ses  visiteurs  et  de  son  trésor  littéraire;  de 
l’excellente  organisation  de  ses  bains  à vapeur;  des  recherches  les 
plus  intéressantes  sur  divers  points  de  notre  histoire  des  temps  passés. 
En  témoignage  de  vos  nombreux  mérites,  et  pour  célébrer  digne- 
ment votre  Jubilé  de  doctorat  semi-séculaire , les  Magistrats  sous- 
signés s’acquittent  de  l’agréable  devoir  de  vous  présenter  le  diplôme 
de  citoyen  d’honneur  de  notre  ville,  en  vous  assurant  que  votre  nom 
tiendra  à jamais  dans  les  Annales  de  Carlsbad  une  place  éminente 
et  rappellera  toujours  les  importants  services  que  vous  nous  avez 
rendus. 

Magistrature  de  la  Ville  Royale  privilégiée  de  Carlsbad,  le  24  juin  1843. 

Joseph  - Jean  Lenhart. 

bourgmestre. 

(L.  S.)  Frédéric-Auguste  'Fscliepper, 

conseiller  à la  magistrature. 

Aenceslas  II ru ra , 

conseiller  à la  magistrature. 

Vincent  Weczeriick, 

conseiller  à la  magistrature. 

M.  le  docteur  Mannl,  de  Carlsbad,  distingué  par  divers  écrits, 
ainsi  que  par  son  zèle  et  son  activité  pour  le  progrès  de  nos  In- 
stitutions, a décrit  dans  une  brochure  séparée  ma  fête  jubilaire,  c’est- 
à-dire,  les  sérénades,  les  marches  aux  flambeaux,  les  harangues,  le 
présent  d’une  cassette  de  cuillères,  fourchettes  et  couteaux  et  d’un  bo- 
cal d’argent  avec  d'honorables  inscriptions  et  les  noms  de  mes  collé— 
ques  qui  m’en  firent  hommage;  un  somptueux  banquet,  donné  au 
Posthof  , outre  le  parchemin  de  la  Faculté  médicale  de  Prague;  en 
un  mol,  tout  ce  qu’une  petite  ville  reconnaissante  pouvait  faire  en  ; 
l’honneur  d’un  médecin,  qui  n’eut  jamais,  depuis  son  arrivée  sur  la  ! 
croûte  du  Sprudel , autre  chose  plus  chaleureusement  à cœur  que 
l’avancement  des  institutions  thermales  et  l’avantage  des  valétudi- 
naires, qui  des  cinq  parties  du  inonde  viennent  y chercher  la  guéri- 
son ou  le  soulagement  de  leurs  maux. 


27 


La  manière  dont  je  fus  décoré  de  la  Croix  d'or  Impériale 
Autrichienne  arec  Couronne , fut  solennelle.  Mes  confrères  vinrent 
ime  féliciter,  et  le  docteur  Forster  m’adressa,  au  nom  de  tous,  un 
(discours  plein  de  la  plus  touchante  cordialité.  Tous  m’acompagnè- 
rent  au  son  de  plusieurs  trompettes  postées  sur  la  Tour,  pendant 
inotre  marche  vers  l’endroit  de  l’installation,  qui  eut  lieu  dans  la 
maison  du  Mühlbad,  sous  le  portrait  de  Sa  Majesté  l’Empereur,  en- 
touré de  guirlandes.  Un  Commissaire  impérial,  Mr.  Strigi,  me  dé- 
cora et  prononça  le  plus  honorable  des  discours.  Un  grand  banquet 
i fut  donné  par  notre  digne  bourgmestre,  M.  J.-P.  Knoll,  dans  la  mai- 
son de  Y Etoile  cTOr , sur  le  Marché , pendant  lequel  une  musique 
i militaire  de  soixante  et  dix  instruments  se  fit  entendre. 

Vaccination  Orientale. 

Je  n’eus  de  ma  vie  de  plus  intéressante  occupation  que  celle 
de  faire  parvenir  dans  l’Orient  le  bienfait  de  la  vaccination.  Nous 
avons  vu  que  pour  l’introduire  dans  l’Occident,  j’eus  plus  d’une 
difficulté  à surmonter,  suscitées  par  l’intrigue,  l’intèret  personnel,  la 
méchancté,  et  surtout  par  une  rare  bêtise.  La  vaccination  orientale, 
commencée  sous  les  plus  heureux  auspices,  ne  me  donna  au  con- 
traire, d’autre  peine  que  celle  d’une  immense,  mais  toujours  agréa- 
ble correspondance.  Un  dîner  en  fut,  pour  ainsi  dire,  le  berceau. 

Pendant  l’été  de  1800,  je  me  trouvai  à dîner  chez  Lord  Minto, 
ministre  d’Angleterre  à la  Cour  Impériale,  et  dont  j’étais  le  médecin. 
J’y  fus  présenté  à Mr.  et  Madame  Nisbet,  qui  passaient  par  Vienne, 
pour  aller  voir  leur  fdle  Lady  Elgin,  ambassadrice  à Constantinople. 

ILe  but  de  leur  voyage  était  d’assister  aux  premières  couches  de  leur 
fille.  La  conversation  tourna  sur  la  vaccination,  à laquelle  j’avais 
déjà  donné  en  Autriche  quelque  consistance.  Quoique  directement 
venus  de  Londres,  ils  n’en  avaient  aucune  notion  exacte,  ne  sachant 
pas  même  encore  si  l’on  devait  y croire  ou  n’y  pas  croire.  Ce  que  je 
leur  on  dis  les  intéressa  au  plus  haut  degré.  J’eus  encore  l'occa- 
sion d’en  parler  à Mr.  Nisbet,  auprès  duquel  je  fus  appelé  pour 
une  indisposition.  Us  partirent  donc  pour  Constantinople  , bien  dé- 
terminés à employer  toute  leur  éloquence  pour  engager  la  comtesse 
d Elgin  à faire  vacciner  l’enfant  qu'elle  allait  mettre  au  inonde.  Ces 
bons  parents  n’éprouvèrent  aucune  opposition.  Le  comte  d’Elgin 
s’adressa  directement  à moi  pour  du  vaccin  et  des  instructions. 


/ 


28 


L’enfant  fut  vacciné;  mais  la  pustule  ne  parut  qu’au  second  essai,  i 
La  première  lettre  du  comte  d’Elgin  était  du  25  octobre  1800. 

Cette  vaccination  eut  le  plus  grand  retentissement.  De  toute  | 
part  on  s’adressa  à moi.  Le  premier  vaccin,  envoyé  directement,  i 
fut  adressé  à Bagdad  au  Résident  Britannique,  Mr.  Harford  Jones,  j 
Il  arriva  fluide,  grâces  aux  précautions  extrêmes  que  je  pris  pour 
le  mettre  à l’abri  de  toute  influence  atmosphérique.  Le  succès  fut 
complet,  — Un  des  enfants  vaccinés  à Bagdad  fut  envoyé  peu  après  j 
l’insertion  à Bassora;  la  même  chose  eut  lieu  de  Bassora  à Boni-  I 
bay;  de  là  à Calcutta,  Madras,  Goa,  Sumatra,  l’île  de  Ceylan,  etc.  etc.; 
en  un  mot,  l’Inde  Britannique  fut  vaccinée,  sans  la  moindre  oppo- 
sition. V.  Mon  Histoire  de  la  Vaccination  en  Turquie , en  Grèce 
et  aux  Indes  Orientales.  Vienne,  1804. 

L’introduction  de  ce  préservatif  en  Asie  offre  entre  autres  une 
circonstance  singulière. 

L’Orient  fut  le  berceau  de  la  petite  vérole,  ainsi  que  de  l’ino- 
culation. Si  l’Occident  peut  lui  reprocher  le  mal;  l’Orient  doit  lui 
rendre  grâces  du  remède,  c’est-à-dire  qu’un  ambassadeur  d’Angle-  i 
terre  joue  dans  l’histoire  de  la  vaccination  en  Turquie  le  même  rôle  i 
qu’une  ambassadrice  de  la  même  nation  (Lady  Worlley  Montagne)  i 
avait  joué  dans  celle  de  l’inoculation  en  Europe , à son  retour  de 
Constantinople,  d’où  elle  l’avait  apportée. 

Le  vaccin  envoyé  à Lord  Elgin  parvint  aussi  en  Grèce,  où  de  i 
mon  côté  j’avais  été  requis  d’en  envoyer  au  docteur  La  Font,  mé- 
decin français,  établi  à Salonique  , qui  mit  à celte  salutaire  innova-  j » 
tion  autant  de  zèle  que  d’intelligence. 

Lorsqu’en  1852,  le  roi  de  Grèce  Othon  I vint  à Carlsbad  pour 
sa  santé,  il  fut  bien  agréablement  surpris  d’apprendre,  que  j’avais  i 
introduit  la  vaccine  dans  son  présent  royaume,  treize  ans  avant  sa 
naissance,  trente-un  ans  avant  son  avénément  au  trône  des  Hellènes 
et  cinquante  ans  avant  son  arrivée  à Carlsbad. 

Sa  Majesté  serait  revenue  si  Mars  et  Bellone  ne  l’eussent  pas 
retenue  dans  la  ville  de  Minerve. 

Mon  Appel  à MM.  les  médecins  vétérinaires , ainsi  qu'aux  pro-  \ 
priétaires  de  chevaux  et  de  vaches  de  tous  pays , que  je  fais  effec- 
tivement circuler  dans  le  monde  entier,  nous  prouve  suffisamment 
qu’Othon  I,  au  milieu  des  plus  pénibles  affaires , sait  trouver  du  i 
temps  pour  tout.  Voici  cet  Appel. 


29 


„Lorsqu’en  1799  j’introduisis  la  vaccination  sur  le  continent  de 
l’Europe,  en  commençant  à Vienne  par  mes  propres  enfants,  et 
Jorsqu’en  1800  je  la  fis  parvenir  en  Turquie,  en  Grèce  et  aux  Indes 
Orientales,  je  priai  chacun  de  mes  correspondants  de  vérifier,  dans 
sa  résidence  respective  , si  les  vaches  étaient  parfois  atteintes  du 
coicpox  et  les  chevaux  de  la  maladie  de  leurs  talons,  nommée  en 
français  le  javart  ou  les  eaux  aux  jambes  ; en  anglais  tlie  grease 
ou  greasy  heels ; en  italien  il  giardoni , et  en  allemand  die  Mauke , 
dont  Jenner,  à juste  titre,  nous  avait  assuré  que  l’on  peut  également 
itirer  le  préservatif  de  la  petite  vérole  , et  qu’il  produit  sur  le  corps 
humain,  quand  on  l’y  insère  fluide,  des  pustules  impossibles  à distin- 
guer de  celles  de  la  vaccine. 

Le  docteur  La  Font,  médecin  français,  établi  à Salonique,  y 
fut  en  1802  non-seulement  un  zélé  et  intelligent  propagateur  da  la 
vaccine  ; mais  il  trouva  et  inocula  avec  succès  à des  enfants  le  fluide 
qu'il  avait  tiré  du  paturon  d’un  cheval.  La  même  expérience  avait 
réussi  au  docteur  Loy  en  Angleterre , au  docteur  Louis  Sacco  en 
Lombardie,  et  à quelques  autres.  Tout  cela  est  décrit  dans  mon 
Histoire  de  la  vaccination  en  Turquie,  en  Grèce  et  aux  Indes  Ori- 
entales. Vienne  1804,  p.  50  et  suiv. 

Lorsqu’en  1852  le  roi  de  Grèce  Othon  I honora  Carlsbad  de 
son  auguste  présence,  je  n’eus  aucune  difficulté  à faire  comprendre 

Ià  M.  le  docteur  Bouros,  le  savant  médecin , qui  accompagnait  ce 
souverain,  la  convenance  de  répéter  les  recherches  qui  avaient  si 
bien  réussi  à Salonique  un  démi-siècle  auparavant  au  docteur  La 
Font.  Sa  Majesté  Hellénique  adopta  gracieusement  tout  ce  que 
j’avais  suggéré  au  docteur  Bouros.  C’est  ce  qu’atteste  une  lettre 
d’Athènes  îS/3o  décembre  1853,  que  j’ai  reçue  de  Mr.  Wendland, 
secrétaire  privé  de  Sa  Majesté,  qui  me  mande  ce  qui  suit: 

„Le  roi,  mon  auguste  maître,  désire  que  je  vous  fasse  savoir, 
quant  au  renouvellement  du  vaccin  , que  le  Comité  Médical  a déjà 
pris  les  mesures  nécessaires  et  que  S.  M.  a enjoint  audit  Comité  de 
ne  perdre  aucune  occasion  de  faire  les  recherches  que  vous  avez 
suggérées.44 

La  parenté,  depuis  si  long-temps  prouvée , qui  existe  entre 
l’éruption  du  pis  des  vaches  , celle  que  produit  le  fluide  du  javart 
trouvé  parfois  au  talon  des  chevaux,  et  l’éruption  variolique , dont 
ces  deux  fluides  sont  le  préservatif,  donneront  à de  nouvelles  re- 


30 


cherches  une  haute  importance,  et  l’on  ne  peut  que  désirer  de  voir 
les  gouvernements  et  les  médecins  éclairés  suivre  le  bel  exemple 
que  donnent  le  roi  de  Grèce  et  ses  médecins.  Il  nous  reste  encore 
beaucoup  à apprendre  sur  le  cours  de  ces  deux  éruptions,  sur  l'in- 
fluence de  l’âge  de  l’animal,  de  la  saison,  du  climat,  de  la  localité, 
de  la  nourriture,  etc. 

Je  recueillerai  et  ferai  connaître  volontiers  le  résultat  des  re- 
cherches qu’on  voudra  bien  me  communiquer  par  des  lettres  affran- 
chies. 

CARLSBAD,  19  février  1854. 

Le  chevalier  Jean  de  Carro , M.  D.  etc. 

Le  nombre  des  rapports  qui  me  sont  parvenus  , en  réponse  à 
cet  Appel  est  encore  trop  petit  pour  en  parler.  Je  ne  désire  que 
de  connaître  le  résultat  des  inoculations,  ou  plutôt  des  êquinations 
faites  sur  le  pis  de  quelques  vaches  , et  sur  le  bras  de  quelques 
enfants  ; ainsi  que  de  recevoir  des  observations  exactes  sur  les  cir- 
constances de  terrain,  de  saison,  d’âge,  de  nourriture,  qui  peuvent 
influer  sur  cette  maladie  du  talon  du  cheval.  Il  y a quelque  chose 
de  bien  grand  dans  cette  disposition  de  la  Providence,  qui  imprégné 
le  corps  de  deux  quadrupèdes  inséparables  de  l’homme,  du  préser- 
vatif d’un  des  plus  grands  fléaux  de  l’humanité.  Et  malgré  toute 
l’importance  et  l'intérêt  de  ces  recherches,  si  faciles  quand  l’occa- 
sion s’en  présente,  on  ne  saurait  assez  s’étonner  de  l’indifférentisme 
qu’on  y a mis.  Il  serait  temps  d’en  faire  un  corps  de  doctrine. 

Croirait-on,  par  exemple,  qu’aucun  Conversations  Lexicon  n’a 
jusqu’à  présent  donné  un  seul  article  sur  le  Ma-uke  (javart)? 

Mon  Almanach  de  1833  contient  un  excellent  article  sur  ce 
sujet  par  le  défunt  docteur  Kahlert,  qui  en  1818  trouva  le  javart  en 
Bohème,  en  inocula  des  vaches,  et  de  ces  vaches  des  enfants  avec 
succès. 

Le  docteur  Auban,  Français  établi  à Constantinople,  qui  fut  un 
de  mes  plus  assidus  correspondants  et  des  plus  zélés  vaccinateurs, 
me  mandait,  le  26  octobre  1802,  que  le  docteur  Roini,  médecin  du 
Grand-Seigneur,  avait  fait  imprimer  un  extrait,  traduit  en  turc,  de  la 
première  édition  de  mes  Observations  et  expériences  sur  la  Vacci- 
nation, et  qu’en  le  présentant  à Sa  Hautesse,  très- maltraitée  de  la 
petite  vérole,  elle  avait  exprimé  tous  ses  regrets  de  ce  qu'une  dé- 


31 


couverte  qui  lui  aurait  épargné  beaucoup  de  douleur,  n'ait  pas  été 
connue  dans  sa  jeunesse.  Elle  ajouta  qu  Elle  désirait  voir  cette  nou- 
veauté adoptée  dans  son  empire.  Néanmoins  si  la  vaccination  trouva 
de  nombreux  partisans  parmi  les  nations  étrangères,  qui  habitent  la 
Turquie,  on  peut  bien  croire  qu’un  peuple  aussi  opposé  à tout  pro- 
grès, ne  s’est  point  évertué  à adopter  une  méthode  imaginée  par  un 
chien  de  chrétien. 

On  s’adressait  si  souvent  et  de  tant  d’endroits  différents  à lord 
Elgin,  pour  avoir  du  vaccin,  qu’il  écrivait  à Sir  Arthur  Paget,  mi- 
nistre d’Angleterre  à la  Cour  de  Vienne,  de  m’engager  à lui  en- 
voyer du  vaccin  par  tous  les  courriers  et  autres  occasions  , qui  se 
présenteraient  pour  Constantinople.  J’en  envoyai  souvent. 

Il  est  évident  que,  malgré  toutes  mes  instructions,  les  méde- 
cins de  Constantinople  et  autres  villes  étaient  négligents  dans  la 
manière  de  recueillir  le  vaccin,  qui  n’est  pourtant  pas  difficile,  bien 
que  la  vaccination  de  bras  à bras  soit  toujours  plus  aisée  et  tou- 
jours préférable  là  où  elle  est  possible. 

Dès  le  moment  où  Jenner  vit  sa  découverte  se  propager 
hors  de  la  Grande-Bretagne,  tous  ses  soins  se  portèrent  à faire 
parvenir  son  antidote  à l’Inde  Britannique;  mais,  quoique  chaque 
vaisseau  anglais , faisant  voile  pour  ces  pays  d’outremer  fût  pourvu 
de  vaccin,  il  éciioua  dans  toutes  ses  tentatives.  Il  lui  semblait  même 
qu’un  vrai  fatalisme  s’opposait  à l’accomplissement  du  plus  ardent  de 
ses  vœux.  Il  offrit  mille  guinées  à celui  qui  réussirait.  Je  les  au- 
rais réclamées,  si  l’offre  eût  été  faite  par  un  gouvernement  ou  par 
un  Crésus,  mais  je  ne  songeai  pas  même  à m’en  prévaloir  au- 
près de  mon  maître  et  ami.  Lorsque  Jenner  apprit  que  j’avais  réussi 
à faire  par  voie  de  terre  ce  qu’il  avait  été  incapable  d’effectuer  par 
voie  de  mer,  son  bonheur  fut  ineffable. 

Voici  comme  commence  sa  lettre,  datée  de  Londres  du  30  mars 
1803:  „Quelque  plaisir  que  m’ait  procuré  la  lecture  de  toutes  vos 
lettres  précédentes,  je  ne  me  rappelle  pas,  depuis  le  commencement 
de  notre  correspondance,  d’en  avoir  éprouvé  un  semblable  à celui 
que  m’a  fait  votre  dernière.  Je  ne  saurais  vous  exprimer  le  cha- 
grin que  j’ai  ressenti,  en  voyant  manquer  toutes  mes  tentatives  pour 
introduire  la  vaccination  aux  Indes-Orientales.  Jugez  donc  du  plai- 
sir que  vous  m’avez  fait , en  m’apprenant  que  mes  souhaits  sont 
accomplis/4 


32 


J’ai  dit  que  l’Asie  a plus  vivement  senti  le  bienfait  de  la  vac- 
cine que  l’Europe.  Qu’on  en  juge,  entre  autres,  par  ce  que  m’écri- 
vait, le  23  mars  1803,  Mr.  Harford  Jones,  résident  britannique  à 
Bagdad. 

,,I1  est  bien  satisfaisant  pour  nous  de  penser  que  nous  avons 
pu  propager  le  vaccin  dans  toute  l’Inde,  grâces  à vous  et  au  lord 
Elgin,  ainsi  que  de  prouver  par  beaucoup  de  contre-épreuves,  que 
notre  vaccin  est  de  la  meilleure  qualité,  et  qu’il  nous  servira  à sau- 
ver la  vie  d’un  million  d’enfants  encore  à naître.  Et  si  la  puissance, 
que  nous  avons  acquise  dans  l’Inde,  a été  cause  de  bien  des  maux 
pour  ses  habitants,  ce  seul  acte  important  de  notre  bonté  envers 
eux  doit  être  considéré  comme  une  pleine  compensation. “ — 

Cet  aveu  d’un  fonctionnaire  public,  qu’on  doit  croire  versé  : 
dans  l’histoire  d’un  pays  dont  il  remplit  un  des  premiers  emplois 
me  paraît  le  plus  bel  éloge  qu’on  ait  encore  fait  de  la  vaccination.  | 

N’est-il  pas  en  effet  bien  intéressant  de  voir  les  Indous , les 
plus  anciens  savants  du  monde,  chez  qui  les  Pythagores  et  d’autres  ' 
sages  de  la  Grèce  allaient  voyager,  pour  y puiser  les  connaissan- 
ces qu’ils  nous  ont  transmises;  n’est-il  pas  intéressant,  dis-je,  de  voir  i 
que  ces  peuples  se  soient  empressés  de  profiter  avec  tant  de  zélé  : 
d’une  découverte  due  à ces  insulaires  mêmes,  qui  sont  devenus  i 
leurs  maîtres  et  se  sont  établis  parmi  eux? 

Quelle  n’eût  pas  été  la  béatitude  de  Jenner,  s’il  eût  vécu  quatre 
ans  de  plus,  pour  apprendre  que  le  docteur  Auban,  qui  à Constan-  i 
tinople  avait  si  bien  propagé  la  vaccine  parmi  les  Francs,  les  Grecs, 
les  Arméniens,  les  Juifs,  etc,  sans  toutefois  trouver  accès  auprès  des  I 
Musulmans,  guidés  parleur  aveugle  croyance  à la  prédestination  ; que; 
ce  médecin,  dis-je,  avait  enfin,  en  1827,  vu  les  portes  du  Harem 
s’ouvrir  devant  lui  et  sa  lancette,  d’après  l’ordre  reçu  du  Grand-Seig- 
neur, de  vacciner  trois  Sultans  et  Sultanes  (enfants  nés  sur  les  mar- 
ches du  trône  impérial)  ainsi  que  trois  jeunes  dames  du  Harem. i 
C’était,  à la  vérité,  peu  après  la  grande  Révolution  qui  avait  aboli: 
les  Janissaires  et  mis  les  troupes  Ottomanes  sur  le  pied  européen, 
etc.  Auparavant,  un  chrétien  n’osait  pas  même  toucher  un  princei 
impérial.  Dans  ce  cas-ci  la  lancette  du  docteur  Auban  piqua  ces 
Sultans  et  ces  Sultanes,  comme  elle  aurait  piqué  des  chrétiens  et 
des  chrétiennes. 


33 


Après  avoir  été  plus  do  vingt  - ans  sans  mo  donner  signo  do 
yie,  le  docteur  Auban  crut  devoir  rompre  le  silence  et  me  mander 
j Carlsbad , en  date  du  25  août  1827,  un  événement  si  remar- 
quable dans  l’histoire  de  l’Islamisme. 

Je  me  rappelle  le  prodigieux  étonnement  que  ce  changement 
! d'idées  chez  les  Turcs  produisit  sur  quelques  penseurs  allemands  et 
((autres,  qui  se  trouvaient  à Carlsbad,  notamment  sur  l’illustre  Schelling, 
quand  cette  nouvelle  m’arriva. 

Je  termine  cet  abrégé  de  la  vaccination  orientale,  en  disant 
es  témoignages  de  reconnaissance  qu’elle  m’a  valu. 

Lorsque  Sir  Arthur  Paget,  qui  avec  tant  de  bonne  volonté  s’était 
chargé  d’éxpédier  à Bagdad  et  ailleurs  mon  vaccin,  mes  lettres  et 
imprimés,  eut  appris  le  succès  que  cette  première  goutelette  avait 
| eu  à Bagdad,  il  en  écrivit  à Londres,  où  un  Comité  de  la  Cour  des 
! Directeurs  de  la  Compagnie  des  Indes  me  vota  Deux-cents  guinées 
pour  F achat  d'une  pièce  de  vaisselle. 

Cette  manière  de  voter  une  somme  quelconque  (si  du  moins 
il  ne  s'agit  pas  d’un  prix  d’affection),  en  indiquant  l’usage  auquel 
I elle  est  destinée,  tout  en  vous  laissant  maître  d’en  faire  ce  que  bon 
j vous  semble;  cette  manière  de  récompenser  me  paraît  d’une  grande 
| sagesse.  Les  bagues,  les  tabatières,  les  bocaux,  au  contraire,  offrent 
à l’orfèvre  ou  au  jouailler  le  double  gain  de  la  vente  et  du  rachat. 

Le  docteur  Milne,  qui  pratiquait  à Bushire,  sur  le  Golfe  Per- 
sique,  auquel  j’avais  envoyé  du  vaccin  et  des  instructions , et  qui 
s’était  éminemment  distingué  dans  le  pays,  apprit  d’un  voyageur  ve- 
nant directement  de  Vienne,  que  j’étais  sur  le  point  d’épouser  en 
secondes  noces  une  jeune  et  jolie  personne  de  bonne  maison.  Il 
m’écrivit  tout  exprès , pour  me  demander  la  permission  d’envoyer  à 
j ma  future  un  beau  shavvl  de  Cachemire;  en  observant  que  Bushire 
| n’étant  point  l’endroit  pour  une  pareille  emplette,  il  attendrait  son 
! arrivée  à Bombay,  où  il  allait  être  transféré,  vu  que  c’était  la  meil- 
leure place  pour  faire  un  bon  choix.  Arrivé  à son  nouveau  poste, 
le  docteur  Milne  achète  une  paire  de  shawls,  absolument  sembla- 
bles. Il  se  rend  avec  ces  jumeaux  chez  le  gouverneur  de  Bombay, 
1 Honorable  Jonathan  Duncan,  et  le  prie  de  vouloir  bien  les  expédier 
à Vienne  par  le  premier  Over-Land  Messenger , qui  partirait  pour 
l’Angleterre,  et  qui  sont  assez  fréquents. 


3 


34 


i 


Au  grand  étonnement  du  docteur  Milne,  Son  Excellence  wy 
consent  pas. 

„Mais,  Monsieur  le  Gouverneur,  oserais-je  vous  demander  pour- 
quoi vous  refusez  d’expédier  ce  paquet  à un  homme  auquel  l’Inde 
a de  si  grandes  obligations  ?“ — „C’est  que  vous  me  donnez  une  idée 
que  j’aurais  dû  avoir  moi-même  depuis  long-temps.  Permettez-moi 
donc,  docteur,  de  prendre  sur  moi  ce  présent;  je  vous  en  rembour- 
serai le  coût;  j’y  ajouterai  même  trois  pièces  de  mousseline.44  Ainsi 
dit,  ainsi  fait.  Le  gouverneur,  siégeant  en  conseil  au  Château  de 
Bombay,  considérant  les  services  rendus  à l’Inde  Britannique  par  M. 
le  docteur  de  Carro , etc.,  se  fait  un  honneur  de  présenter  à Ma- 
dame son  épouse  l’offrande  de  deux  shawls  et  de  trois  pièces  de 
mousseline,  etc.  Tout  fut  expédié  à Sir  Arthur  Paget  pour  m’être  > 
remis.  Ces  shawls  excitèrent  parmi  les  dames  de  Vienne  la  plus  j 
grande  curiosité,  surtout  quand  elles  apprirent  ou  virent  de  leurs  j j 
yeux  qu’au  lieu  de  dix  palmes,  ils  en  avaient  douze.  En  1851  j’en| 
ai  revu  un  en  assez  bon  état,  porté  par  ma  fdle  aînée. 

En  1851,  l’Inde  me  fit  présent  de  L.  St.  150,  et  en  1854,  de  i 
L.  St.  100. 


Sa  Majesté  Hellénique,  comme  nous  l’avons  déjà  dit,  en  con- 
sidération de  ce  que  j’avais  fait  pour  la  Grèce  au  comence- 
ment  de  ce  siècle,  daigna  me  conférer  l’Ordre  du  Sauveur.  L'Appel 
aux  médecins  vétérinaires  etc.  prouve  assez  que  ce  souverain  et 
les  hommes  distingués  qui  l’entourent,  daignent  entretenir  avec  moi 
quelques  relations  scientifiques  et  littéraires. 

Après  la  Turquie  et  la  Grèce,  j’eus  avec  les  Hospodars  de 
Moldavie  et  de  Valachie,  Alexandre  Mourousi  et  Constantin  Ypsilanti 
d’intéressantes  relations  pour  l’introduction  de  la  vaccine  dans  leurs 
principautés.  Ils  furent  très-aimables  et  très-ro'connaissants.  Hélas! 
au  moment  où  je  rappelle  ces  faits  (avril  1854),  leurs  successeurs 
ne  sont  occupés  que  d’affaires  calamiteuses,  dont  il  est  impossible 
de  prédire  les  résultats. 


Mes  relations  avec  Mgr.  l’archiduc  Charles. 

Après  cette  longue  excursion  en  Orient,  sous  la  bienfaisant^ 
bannière  d’Edouard  Jenner,  qui  eut  lieu  sans  sortir  de  Vienne,  je 
dirai  que  durant  la  glorieuse  époque  de  l’archiduc  Charles,  ce  prince 
me  fit  demander  un  plan  de  vaccination,  applicable  aux  écoles  mili- 


35 


taires,  et  particulièrement  aux  Régiments  de  frontières.  Mon  plan, 
fune  extrême  simplicité,  fut  soumis  au  Conseil  Aulique  de  la  Guerre; 
approuvé  à tous  égards,  et  Son  Altesse  Impériale  daigna  m’inviter 
\ une  audience,  pour  m'en  remercier  en  son  propre  nom  et  au  nom 
de  l’armée  qu’Elle  avait  l’honneur  de  commander. 

Le  10  mai  1803,  le  même  Conseil  Aulique  de  la  Guerre  ordonna 
|ue  la  traduction  allemande  de  mes  Observations  et  Expériences  sur 
a vaccination  fut  distribuée  aux  chirurgiens  de  l'Armée  pour  leur 
ervir  de  guide.  Le  décrêt  disait  que  c'était  le  meilleur  ouvrage 
i mi  eût  jusqu'à  présent  paru  sur  cette  importante  matière. 

Lorsqu’en  1816,  j’introduisis  à Vienne  les  Boites  fumigatoires 
n sulfureuses  inventées  à Paris  par  Darcet  et  Galès,  Mgr-  l’archi- 
j iuc  Charles  et  son  auguste  épouse,  née  princesse  de  Nassau-Weil- 
urg,  me  firent  l’honneur  de  venir  voir  mon  établissement.  „Voilà 
onc,  me  dit  très  - gracieusement  Mgr.  l’archiduc,  une  seconde  et 
•rende  obligation  que  vous  a l’Autriche. “ 

Leurs  Altesses  Impériales  les  archiducs  Reinier  et  Louis  me 
rent  le  même  honneur. 

De  tous  les  témoignages  de  gratitude  que  j’ai  reçus,  de  l’Occi- 
ent  comme  de  l'Orient,  aucun  ne  m’alla  plus  droit  au  cœur  que  la 
lodeste  tabatière  d’argent  que  m’envoya  Jenner,  comme  à son  pre- 
mier disciple,  sur  laquelle  son  nom  est  gravé  avec  le  mien.  Edward 
• »enner  to  Jean  de  Carro.  Il  ne  fit  cet  honneur  qu’au  docteur  Ben- 
unin  Waterhouse,  professeur  en  médecine  à l’Université  de  Cam- 
ridge  aux  Etats-Unis,  qui  avait  introduit  la  vaccination  dans  le  Nou- 
mu-Monde , comme  moi  dans  Y Ancien.  A l’époque  de  mon  Jubilé, 
déposai,  comme  une  relique,  cette  tabatière  au  Musée  National  de 
ohème,  en  y enfermant  une  mèche  des  beaux  cheveux  noirs  de 
onner,  coupés  sur  son  vénérable  chef  quelques  instants  après  sa 
ort,  à Berkeley,  le  15  janvier  1823,  par  le  docteur  John  Barron, 
s Gloucester,  son  ami,  son  biographe,  l’exécuteur  de  ses  dernières 
jlonlés. 

Quoiqu’on  ne  puisse  pas  douter  que  la  vaccine  ait  été  in- 
lûduite  dans  plusieurs  parties  de  l’Afrique,  en  Egypte  et  en  Algérie, 

1 iabitées  par  tant  d’Européens,  il  ne  paraît  pas  que  cela  ait  eu  lieu 
stématiquement.  Du  moins  n’a-t-on  cité  aucun  médecin  qui  s’en 
’it  particulièrement  occupé.  Je  n’en  sais  pas  davantage  sur  l’Australie. 


30 


Riz  sec 

Ayant  lu  dans  divers  ouvrages  qu'il  existait  en  Chine  une  es— i 
pèce  de  riz,  cultivé  sans  inondation  artificielle;  par  conséquent  i 
sans  les  graves  inconvénients  des  rizières  humides,  d’où  résultentl 
tant  de  fièvres  intermittentes  et  tout  ce  qui  s’ensuit;  l'idée  d’accli-i* 
mater  le  riz , sec  en  Lombardie  et  au  Banat  m’occupa  sérieusement.  I 

Sans  me  borner  au  riz»  sec  ou  riz  de  montagne , je  priai  tousil 
mes  correspondants  en  Asie  de  vouloir  bien  m’envoyer  des  graine.4 1 
de  chaque  plante  alimentaire,  qu’ils  rencontreraient  dans  le  lieu  dîna 
leur  résidence,  et  qu’ils  pourraient  croire  inconnues  en  Europe.  Oi  J 
m’envoya  diverses  graines,  la  plupart  cucurbitacées ; mais  pas  de  riz  9 

J’en  écrivis  surtout  au  docteur  Rehmann,  médecin  allemand  « 
établi  à St.  Petersbourg,  nommé  pour  accompagner  le  comte  Go-  4 
lollkin  dans  son  ambassade  à la  Chine. 

Ce  fut  à Chiachta,  petite  ville  sur  les  frontières  de  Sibérie,  que  1)  M 
docteur  Rehmann  reçut  ma  lettre.  Ce  riz  est  nommé  par  les  bota  ! 
nistes  Oryza  Mutica  (riz  sans  barbe);  et  mon  défunt  ami  et  coin  j 
patriote  Charles  Pietet,  de  Genève,  peut-être  le  plus  savant  agronoj'J 
me  de  son  temps,  qui  attachait  le  plus  grand  prix  à l’introductiojl 
de  cette  plante  alimentaire,  l’appela  oryza  mutica  de  Carro  ou  rqil 
de  Carro.  Je  divisai  en  deux  portions  la  petite  quantité  de  riz  qi  1; 
me  vint  de  Sibérie,  entre  le  Banat  et  la  Lombardie.  La  Cliambr  d 
des  Finances  de  Vienne  m’en  remercia  même  d’avance,  et  m’assisl  \ 
dans  mes  relations  avec  le  Banat. 

Le  riz  sibérien  semblait  vouloir  s’y  acclimater;  j’en  reçus  deu  il 
années  de  suite  un  barril  plein,  qui  ne  me  parut  point  dégénéré 
mais  sans  en  savoir  la  raison,  la  correspondance  du  Banat  cessa  ksi 
je  n’en  entendis  plus  parler.  J’en  ai  tout  simplement  conclu  que 
culture  du  riz  sec  aurait  contrarié  d’autres  grands  intérêts  et  que,  j I 
elle  manqua  de  succès,  la  mauvaise  volonté  y joua  le  premier  rôlftl 

Quant  à la  Lombardie,  je  ne  réussis  jamais  à fixer  son  alleii  fl 
tion  sur  cette  culture. 

Ne  pouvant  raconter  les  heureux  effets  que  j’aurais  voulu  olilut 
tenir  en  substituant  les  rizières  sèches  aux  rizières  humides , j’égayk 
rai  du  moins  mes  lecteurs  par  une  historiette  aussi  drôle  qu’innoceni  n 

Celui  qui  m’envoya  du  Banat  le  riz  sec  de  sa  récolte,  en  pla  I 
quelques  livres  dans  un  barril  de  bois.  Sachant  sans  doute  que 


tançais  était  ma  langue  maternelle,  au  lieu  d’y  mettre  mon  adresse 
en  latin:  Clarissirno  Domino  doctori  deCarro , suivant  la  mode  hon- 
groise d’alors,  il  l’avait  écrite  : Au  docteur  de  Carro , mon  seigneur 
rès-clair.  M.  le  prince  de  Metternich,  sentant  la  haute  importance 
le  l’objet  qui  m’occupait,  ayant  appris  que  j’avais  déjà  reçu  du  riz 
trovenant  de  la  culture  de  celui  de  Sibérie,  m’envoya  un  des  em- 
iloyés  de  sa  chancellerie,  pour  voir  ce  riz  et  lui  dire  où  les  clio- 
es  en  étaient.  Après  l’avoir  montré,  je  m’amusai  à lui  faire  lire 
j'adresse  bizarre  inscrite  sur  le  barril.  L’employé  la  trouva  si  plai— 
ante,  qu’il  me  pria  d’en  faire  cadeau  à son  illustre  chef,  qui  avait 
me  curieuse  collection  d’ autographes , dont  le  prix  était  d’autant 
•lus  grand  aux  yeux  du  Prince,  que  le  français  en  était  plus  bur- 
lesque et  plus  ridicule.  Je  fus  trop  heureux  de  mettre  à ses  pieds 
•et  autographe  ligneux.  Il  n’y  a en  effet  que  les  gens  oisifs  et 
•ornés,  qui  ne  trouvent  du  temps  pour  lien,  tandis  que  les  bonnes 
j êtes  carrées  ont  une  case  pour  toute  chose  qui  les  intéresse. 

Lorsque  je  m’occupais  du  riz  sec , je  demandai  à mon  corres- 
pondant, le  docteur  et  professeur  Benjamin  Waterhouse,  de  Cam- 
ridge  aux  Etats-Unis,  si  ce  précieux  aliment  était  cultivé  dans  le 
• ouveau-Monde?  Pour  avoir  les  renseignements  les  plus  sûrs,  il 

’adressa  au  célèbre  Président  Th.  Jefferson,  qui,  en  date  du  3 dé- 
embre  1808,  répondit  à mes  questions  avec  la  plus  parfaite  corn- 
aisance.  Il  en  résulte  que  ce  riz  est  cultivé  à sec  dans  diverses 
arties  des  Etats-Unis  ; qu’il  y prospère  ; mais  que  sa  culture  ne 
•rèsentant  pas  une  grande  épargne,  l’on  continue  à employer  le  riz 
‘ »écolté  en  Europe. 

Le  Président  dit  que  ce  riz,  tel  qu’on  le  cultive  dans  diverses 
ontrées,  croît  sur  des  montagnes,  sans  autre  eau  que  celle  de  la 
luie.  Il  cite  le  livre  de  Mr.  de  Poyvre , gouverneur  de  l’Ue  de 
rance,  qui  parle  de  ce  riz,  comme  y réussissant  et  comme  im- 
°rlé  de  la  Cochinchine.  — Venu  des  côtes  de  l’Afrique,  il  a réussi 
•ans  la  Géorgie  et  dans  la  Caroline-Méridionale.  De  la  Géoro-ie  il  a 
-assé  dans  le  Kentucky,  où  plusieurs  propriétaires  Je  cultivent  à 
usage  de  leur  famille.  Cette  culture  a réussi  au  Président  Jeffer- 
son dans  sa  terre  de  Monticello  ; mais  n’ayant  pas  de  voisins  aux- 
quels il  pût  le  débiter,  il  y a renoncé.  Il  vient  à Carlsbad  tant 
i Américains  des  Etats-Unis,  qu’il  ne  me  serait  pas  très-difficile  d’ap- 
■'ondre  les  progrès  de  cette  culture  depuis  1808.  — Si  l’on  vou- 


38 


lait  faire  des  essais  en  Lombardie  et  au  Banat,  avec  plus  de  zèle 
que  jadis,  il  ne  serait  sûrement  pas  dillicile  d’avoir  du  riz  de  mon- 

r 

tagne  ( uplaiid-rice ) des  Etats-Unis. 

Quoique  je  sois  très-médiocre  botaniste,  le  défunt  Charles  B. 
Presl  me  fit  aussi  l’honneur  de  donner  mon  nom  à une  plante  qu’il 
avait  découverte. 

On  lit  dans  ses  Syinbolœ  Botanicœ  Tab.  71.,  qu’il  a nommé 
le  Trichopodium  glandulosum  Presl  : Carroa  glandulosa  Presl.  Ge- 
nus  plantarum  Mexicanum  e leguminosis  Gelegeis  en  y ajoutant  Di- 
catum  Joanni  Equiti  de  Carro , médicinœ  doctori,  Thermarum  Ca- 
rotinarum  historiœ  naturalis  monographo  egregio , vaccinœ  in  Con- 
tinente Europœo  primo  promotori,  etc. 

Charles  Pictet  <le  Genève. 

L’intimité,  qui  exista  si  long-temps  entre  mon  compatriote  Char- 
les Piétet  de  Rochemont  et  moi,  me  procura  la  meilleure  occasion 
d’améliorer  dans  la  Monarchie  Autrichienne  les  bergeries  à laine 
fine.  Cet  ami,  l’un  des  hommes  les  plus  universellement  instruits  que 
j’aie  jamais  connu,  rédigeait  non-seulement  l’ Agriculture  de  la  Bi- 
bliothèque Britannique , (puis  Unwcrselle)  de  Genève  ; inai$  il  avait 
dans  sa  terre  de  Lanci,  près  de  Genève  , un  troupeau  de  mérinos 
de  pure  race  espagnole,  qui  avait  acquis  le  plus  grand  renom.  Nos 
principaux  propriétaires  de  troupeaux,  les  Esterhazy,  les  Bathiany, 
Festetics,  Trautmannsdorff,  Czernin,  Larrish,  Breuner,  VVrbna,  etc., 
s’adressaient  tous  à moi.  Je  me  chargeai  de  leurs  ordres,  pendant 
plusieurs  années.  Il  est  reconnu  môme  dans  un  diplôme  impérial, 
que  ma  médiation  contribua  essentiellement  à l’amélioration  des  laines. 

Charles  Pietet  et  Sir  Francis  d'Yvernois,  conseillers  d’Etat  de 
la  République  de  Genève,  furent  députés  au  Congrès  de  Vienne. 

Personne  ne  se  montra  plus  empressé  que  Mgr.  l’archiduc  Jean; 
de  connaître  mes  deux  célèbres  compatriotes.  S.  A.  I.  ne  voulut 
pas  qu’ils  lui  fussent  présentés  par  un  autre  que  par  moi.  A cette 
présentation,  la  conversation  ayant  naturellement  roulé  sur  des  objets 
d’agronomie,  l’archiduc  déploya  sur  le  chapitre  de  la  pomme  de 
terre  de  telles  connaissances,  que  Mr.  Pictel  en  lut  émerveillé;  que 
la  plus  intime  des  relations  s’établit  entre  Monseigneur  et  lui  et 
qu’elle  dura  jusqu’à  la  mort  de  Charles  Pictet.  Le  prince  lui  montra 


39 


une  telle  confiance,  qu’il  le  rendit  dépositaire  des  Mémoires  manus- 
crits que  lui  et  son  frère,  Mgr.  l’archiduc  Louis,  avaient  recueillis 
pendant  leur  voyage  dans  la  Grande-Bretagne  , qu’ils  avaient  visitée 
plutôt  comme  savants  que  comme  princes.  Ces  mémoires,  qui  for- 
maient  un  énorme  paquet,  me  furent  confiés  pour  les  faire  parvenir 
à leur  destination.  Il  en  parut  des  extraits  dans  la  Bibl.  Britannique 

r 

sous  le  titre  de  Journal  de  deux  illustres  Etrangers  pendant  leur 
voyage  dans  la  Grande-Bretagne. 

Milles  de  l’Orient, 

Sans  autre  motif  que  celui  de  faire  réussir  une  entreprise 
littéraire  d’un  vrai  mérite,  je  me  chargeai  gratuitement  pendant  plu- 
sieurs années  de  la  fastidieuse  correction  des  manuscrits  et  des  épreu- 
ves des  Fundgruben  des  Orients , publiées  à Vienne  par  le  célèbre 
orientaliste  de  Hammer,  et  grandement  soutenues  par  le  comte  Ven- 
ceslas  Rzewuski.  On  y admettait  des  mémoires  français,  anglais  et 
italiens,  tels  que  chacun  les  écrivait. 

Duchesse  de  Sagan. 

Nous  avons  vu  que  la  vaccination  de  l’Orient  émana  d’un  dîner 
chez  Lord  Minto,  Ministre  d’Angleterre  à la  Cour  de  Vienne,  en  1800. 
Je  me  rappelle  encore  avec  le  plus  grand  plaisir  qu’à  un  autre  dîner, 
en  1813,  chez  la  belle  et  spirituelle  duchesse  de  Sagan,  née  prin- 
cesse de  Courlande,  il  ne  me  fallut  que  quelques  mots  pour  l’en- 
gager à faire  présent  aux  Archives  Impériales  de  Cour  et  d’Etat, 
dirigées  par  mon  ami,  le  baron  de  Hormayr,  de  tous  les  documents 
historiques,  relatifs  à la  grande  époque  de  Waldstein,  Gustave-Adolphe, 
Tilly,  etc.,  que  contenait  son  château  de  Nachod  en  Silésie  Autri- 
chienne, qui  avait  appartenu  à l’illustre  PicColomini,  l’un  des  héros 
de  la  guerre  de  trente  ans.  Tout  cela,  bien  emballé  d’après  les 
ordres  donnés  sans  délai  par  madame  la  duchesse,  me  fut  envoyé 
à Vienne,  pour  y être  remis  au  baron  de  Hormayr,  qui  y trouva  en 
effet  d’inappréciables  trésors  historiques,  dont  il  me  remercia  plus 
d’une  fois,  verbalement  et  publiquement 

Congrès. 

Le  Congrès  de  Vienne,  en  1814,  fut  pour  moi,  comme  pour 
tant  d’autres,  une  intéressante  époque  et  m'amena  une  nombreuse 
clientelle. 


40 


Le  vicomte  de  Casllereagh,  à peine  descendu  de  voilure,  de- 
manda séparément  à trois  personnes,  si  elles  pourraient  lui  indi- 
quer quelqu’un  capable  de  traduire  parfaitement  de  l’anglais  en  fran- 
çais un  mémoire  dont  il  devait  faire  usage  au  Congrès.  Par  un 
assez  singulier  hasard  je  fus  nommé  comme  tel  à Lord  Casllereagh 
par  chacune  de  ces  personnes.  Cet  accord  d’opinions  inspira  pleine 
confiance  à Son  Excellence,  qui  m’envoya  de  suite  Mr.  Werry,  attaché 
à sa  mission,  pour  savoir  si  je  voudrais  me  charger  de  ce  travail. 
Le  fait  est  que  Lord  Casllereagh  avait  été  si  fortement  blâmé  en 
Parlement  pour  n’avoir  pas  achevé  l’afïaire  de  l’abolition  de  la  traite 
des  Nègres,  qu’il  n’avait  rien  de  plus  â cœur  que  de  la  terminer 
au  Congrès.  J’acceptai  sans  hésiter.  Je  fus  à l’instant  conduit  chez 
le  Noble  Vicomte,  qui  me  montra  le  mémoire,  en  me  disant  que  „je 
le  rendrais  bien  heureux,  si  je  pouvais  l’achever  en  quatre  semaines?*4 

Ayant  jeté  un  coup  d’œil  sur  le  contenu,  je  répondis  : Ren- 
drai-je V.  E.  encore  plus  heureuse,  si  je  lui  livre  ma  traduction  en 
quinze  jours ?“  Le  Noble  Lord,  ravi  de  mon  offre,  me  donna  une 
bonne  poignée  de  main.  Au  bout  des  quinze  jours  ma  traduction 
lui  fut  remise.  Le  seule  difficulté  qu’elle  me  causa  fut  de  trou- 
ver les  mots  techniques  des  diverses  parties  du  vaisseau  né- 
grier, dont  l’ouvrage  avait  une  estampe,  qui  en  représentait  l'inté- 
rieur, où  l’on  voyait  ces  malheureux  Nègres  couchés  et  aussi  serrés 
l’un  contre  l’autre  que  des  harengs  dans  une  caque.  Le  fouet, 
avec  lequel  on  les  frappait,  s’appelait  le  Chat  aux  neuf  queues  (Cat 
of  nine  tails).  La  lettre  suivante,  que  m’adressa  Mr.  Werry  au  nom 
et  par  ordre  de  S.  E.  le  vicomte  Casllereagh,  me  prouva  sa  parfaite 
satisfaction.  En  voici  la  fidèle  version: 

Vienne,  15  Novembre  1814. 

Mon  cher  Monsieur, 

Le  vicomte  Castlereagh  m’a  chargé  de  vous  adresser  ses  re- 
mercîments  de  la  traduction  que  vous  avez  faite  de  Y Abstract  of  the 
evidence  concerning  the  Slave  trade,  et  de  vous  dire  qu’il  est  par- 
faitement satisfait  de  l’habileté  avec  laquelle  vous  vous  en  êtes  ac- 
quitté. La  conviction,  que  cette  traduction  a déjà  produite  dans  l’es- 
prit des  diverses  Puissances  de  l’Europe,  réunies  ici  en  Congrès 
non-seulement  de  l’inhumanité  et  de  la  cruauté,  mais  de  la  fausse 
politique  de  ce  trafic , tendra  fortement,  on  n’en  saurait  douter,  à 


4i 


engager  ces  Puissances  à y renoncer  plus  promptement  qu’on  n’au- 
rait pu  s’y  attendre  sans  cela.  Et  votre  nom,  déjà  allié  à l’un  des 
plus  grands  bienfaits  dont  ait  été  gratifié  le  genre  humain,  (la  pro- 
pagation de  la  vaccine)  sera  placé  parmi  ceux  des  personnes 
qui  ont  le  plus  efficacement  contribué  à l’abolition  de  pratiques  si 
barbares  et  si  infâmes,  que  la  postérité  aura  peine  à croire  qu’elles 
aient  pu  être  sanctionées  par  aucune  nation  civilisée  de  l’Europe 
dans  le  19e'  siècle. 

J’ai  l’honneur  de  vous  assurer  de  l’estime  avec  laquelle  je  suis, 

Mon  cher  Monsieur, 

Votre  très-obéissant  serviteur 

François  - Pierre  ^Verry, 

Attaché  à la  Mission  du  vicomte  Castlereagh. 

Le  ministre  ne  s’en  tint  pas  à de  beaux  compliments;  la  ré- 
munération fut  généreuse.  Aux  Soirées  de  Lady  Castlereagh  je  fus 
présenté  à un  grand  nombre  de  N oblemen  and  Gentlemen , dont  plu- 
sieurs devinrent  mes  clients.  Ces  brillantes  soirées  offraient  la  plus 
intéressante  réunion  des  grandeurs  et  des  célébrités  politiques  de 
l’époque,  des  souverains,  des  hommes  d’Etat,  de  guerre,  des  ami- 
raux, des  beautés.  Un  élégant  souper,  la  musique  et  la  danse;  tout 
cela  se  répétait  quatre  ou  cinq  fois  la  semaine  ; on  y était  invité 
line  fois  pour  toutes.  Au  bout  de  quatre  mois  Lord  Castlereagh  fut 
rappelé  et  remplacé  par  le  duc  de  Wellington,  auquel  j’eus  aussi 
riionneur  d’être  présenté.  Il  continua  les  Soirées,  sous  les  auspices 
de  deux  dames  anglaises. 

Au  bout  de  trois  ou  quatre  de  ces  soirées,  l’évasion  de  Napo- 
léon de  Pile  d’Elbe  et  son  débarquement  en  France  mirent  fin  à tous 
les  amusements.  Le  Congrès  ne  marcha  ni  ne  dansa.  Il  n’y  fut 
plus  question  d’autre  chose  que  d’une  coalition  contre  le  fugitif  de 
liste  dElbe.  Les  ministres  des  diverses  Puissances  de  l'Europe  sig- 
nèrent leur  contingent.  Le  fugitif  fut  mis  hors  de  la  loi.  Ces  éner- 
giques mesures,  et  la  brillante  victoire  de  Waterloo  n’ont  pas  em- 
pêché ses  cendres  d’être  transportées  du  rocher  de  Sainte-Hélène 
sous  le  dôme  des  Invalides  ; ni  son  fils , le  duc  de  Reichstadt  de 
compter  comme  Napoléon  II  dans  sa  dynastie,  quoiqu’il  n’ait  jamais 
régné;  ni  son  neveu  de  monter  sur  le  trône  impérial,  comme  Na- 
poléon lit. 


42 


Hormayi  el  son  Plutarque  Auliichion. 

Mes  relations  avec  le  baron  de  Honnayr  commencèrent  par 
l’indicible  plaisir  que  je  lui  fis,  en  1810,  en  traduisant  son  Oester - 
reichische  Plutarch.  Il  écrivit  lui-même  que  „cette  entreprise  lui 
paraissait  gigantesque,  vu  que  rien  n était  moins  français  que  ses 
idées  et  son  style)11  mais  il  reconnut  ensuite  que  ma  traduction  se 
lisait  comme  un  original.  Ce  travail  fut  en  effet  très-difficile.  L’ou- 
vrage étant  achevé  au  moment  où  la  fille  de  tant  d’empereurs  allait 
s’unir  au  nouveau  César,  je  hasardai  d’offrir  la  dédicace  du  Plutar- 
que Autrichien  à Marie-Louise,  qui  daigna  l’accepter  et  m’en  té- 
moigner sa  reconnaissance  par  le  don  d’une  tabatière  en  or  garnie 
de  diamants,  qu’Elle  m’envoya  de  Paris. 

Louis  I de  Bavière. 

J’ai  déjà  dit  qu’en  1825  Sa  Majesté  le  roi  Louis  I de  Bavière 
conféra  à ma  fille  aînée,  alors  âgée  de  treize  ans,  le  canonieal 
honoraire  du  noble  chapitre  de  Sainte  Anne , auquel  est  attachée 
une  belle  décoration.  Ce  qui  donna  occasion  à celte  distinction 
est  d’un  genre  si  original,  que  le  fait  mérite  d'être  raconté. 

Nous  avons  lu  que  pour  faire , comme  on  dit,  d'une  pierre 
deux  coups,  je  priai  tous  mes  correspondants  asiatiques,  de  m’en- 
voyer des  graines  de  toutes  les  plantes  alimentaires  du  pays  qu'ils 
habitaient,  et  qu’ils  croiraient  inconnues  en  Europe,  sans  s'inquiéter 
si  elles  y réussiraient  ou  non.  Je  serais  fort  embarrassé  de  nommer 
ces  diverses  graines,  parce  que  ne  pouvant  les  cultiver  moi-même, 
je  les  remettais  aux  botanistes,  aux  agronomes,  qui  désiraient  s’en  oc- 
, cuper.  Les  gazettes  en  ayant  parlé,  S.  A.  R.  Mgr.  le  prince  hérédi- 
taire de  Bavière  me  fit  prier  de  lui  envoyer  un  peu  de  toutes  les 
graines  que  je  recevrais  d’Asie,  en  m’autorisant  à les  remettre  à 
Vienne  au  Ministre  de  Bavière.  Ces  envois  continuèrent  au  moins 
deux  ans.  Ne  recevant  plus  rien,  je  n’envoyai  plus  rien.  Le  Prince 
en  me  remerciant  de  tout  ce  qu’il  avait  reçu,  me  fit  dire  qu’il 
désirait  savoir  comment  tn’en  témoigner  sa  reconnaissance,  en  ajou- 
tant que  n’ayant  lui-même  aucun  pouvoir,  il  était  prêt  à intercéder 
en  ma  faveur  auprès  du  Roi,  son  auguste  père.  Je  fis  répondre  à 
celte  aimable  proposition  , que,  s’il  s’agissait  d’une  récompense  ho- 
norifique, celle  que  j’apprécierais  le  plus  serait,  en  faveur  de  ma 
Natalie,  (qui  pouvait  faire  des  preuves  du  côté  maternel  comme 


43 


du  côté  paternel),  le  canonicat  honoraire  de  Sle.  Anne.  Ayant  fait 
demander  en  même  temps  à Monseigneur  quelle  marche  j’avais  à 
suivre,  S.  A.  R.  me  fit  dire  que  je  devois  lui  envoyer  ma  supplique 
au  Roi  et  mes  preuves.  Tout  cela  se  fit;  mais,  chose  singulière! 
les  deux  pièces  arrivent  à Munich  après-midi,  et  pendant  la  nuit  le 
roi  Maximilien  meurt;  son  fils  Louis  se  lève  roi  et  l’un  de  ses  pre- 
miers actes  de  royauté  est  de  nommer  ma  fille  chanoinesse.  On 
sait  que  les  souverains  de  Bavière  n’accordent  qu’à  leurs  sujettes  des 
canonicats  effectifs,  auxquels  sont  attachées  des  prébendes;  mais 
qu'ils  confèrent  des  canonicats  honoraires , c’est-à-dire,  sans  pré- 
bende, aux  dames  étrangères  qu’ils  veulent  distinguer.  Je  me  sou- 
viens que  pendant  l’hiver  de  1843  — 4,  que  je  passai  à Munich,  Mr. 
de  Bourgoing , ministre  de  Françe,  m’assura  que  les  plus  nobles 
familles  de  la  Bretagne  et  de  la  Normandie,  l’accablait  de  suppli- 
ques, pour  obtenir  du  roi  de  Bavière  cette  distinction,  dont  il  était 
devenu  très-parcimonieux.  La  princesse  Amélie,  tante  du  roi  Louis, 
en  était  l’abbesse,  et  la  décoration  ne  s’obtenait  pas  sans  son  con- 
sentement. 

Fumigations  sulfureuses. 

En  1816,  je  fis  venir  de  Paris  ces  boites  fumigatoires  inven- 
tées et  perfectionnées  par  Darcet  et  par  Galis  , et  j’en  fis  un  éta- 
blissement commode  et  élégant  dans  la  maison  que  j'habitais,  et  qui 
appartenait  à Madame  de  Sloekl,  ma  belle-mère.  Ces  fumigations 
offraient  un  remède  puissant  dans  diverses  maladies  cutanées  et  rhu- 
matismales, et  elles  furent  en  activité  chez  moi  de  1816  jusqu’en 
1826,  c’est-à-dire,  jusqu’à  mon  départ  pour  Carlsbad.  Il  ne  paraît 
pas  néanmoins  qu’elles  aient  été  employées  à beaucoup  près  autant 
qu’elles  le  méritent.  On  m’en  demanda , et  j’en  envoyai  quelques- 
unes  à l’étranger,  entre  autres,  au  célèbre  Ali  Pacha  de  Janina.  En 
1818  je  publiai  mes  Observations  sur  les  fumigations  sulfureuses , 
qui  furent  traduites  en  allemand  par  le  docteur  J.  Wàchter. 

Si  je  m’en  souviens  bien , je  crois  avoir  été  le  premier  en 
Allemagne  à suivre  l’exemple  de  mon  compatriote  le  docteur  Coin- 
det,  de  Genève,  qui  donna  de  la  vogue  à l’usage  intérieur  de  l’iode, 
ce  puissant  remède,  qui  dans  bien  des  cas  a fait  place  au  mercure, 
quoique  l’un  comme  l’autre,  au  lieu  de  s’expulser  mutuellement,  ont 
chacun  leur  mérite. 


44 


Moi»  arrivée  à Carlsbad. 

En  1826,  un  fâcheux  alliage  de  maux  arthritiques  et  herpéti- 
ques m’obligea  à recourir  à Carlsbad.  La  rapidité  et  l’impétuosité 
des  crises  que  j’éprouvai  de  ces  eaux  et  l’entière  guérison  qui  s’en 
suivit,  sans  parler  de  la  délivrance  d’une  presbyopie,  qui  pendant 
treize  ans  m’avait  forcé  à prendre  des  lunettes  pour  lire  et  pour 
écrire;  un  pareil  bonheur,  dis-je,  me  lit  prêter  foi  et  hommage  aux 
Thermes  de  Charles  IV. 

Je  sentis  bientôt  l’urgente  nécessisté  d’écrire  en  français  : Carls- 
bad, ses  eaux  minérales  et  ses  nouveaux  bains  à vapeur.  Les 
étrangers,  qui  ne  comprennent  pas  l’allemand,  ne  savaient  où  puiser 
l’instruction.  Cela  n’empêcha  point  un  des  principaux  médecins  de 
notre  établissement  de  me  dire,  lorsque  mon  premier  ouvrage  parut: 
„Mais,  mon  cher  collègue,  dites-moi  donc  comment  vous  avez  pu 
prendre  la  peine  d’écrire  en  français  sur  Carlsbad?  Nos  eaux  ne 
sont-elles  pas  déjà  assez  célèbres ?“ 

Ce  même  médecin,  aussi  soporeux  de  corps  que  d’esprit,  avait 
le  renom  de  s’endormir  chez  ses  malades,  dès  qu’il  s’asseyait.  Un 
prince  souverain,  saisi  à Carlsbad  d’une  maladie  aiguë,  fut  traité  par 
lui  et  par  deux  célèbres  professeurs,  qui  durent  prescrire  du  lau- 
danum en  grande  dose.  Le  Prince  rétabli  conféra  au  trio  médical 
l’Ordre  de  sa  Maison  ( Ïïaus-Orden ).  Un  plaisant  lit  l’observation 

que  les  docteurs  A.  et  B.  avaient  été  décorés  pour  avoir  fait  dormir, 
et  le  docteur  C.  pour  avoir  dormi. 

Le  fait  est  que  notre  Faculté  thermale  pendant  cinquante-quatre 
ans  s’était  endormie  complètement  sur  les  lauriers  de  notre 
immortel  David  Becher;  qu’en  toute  justice  j’ai  nommé  THippocrate 
de  Carlsbad.  Ses  léthargiques  successeurs  laissèrent  aux  étrangers 
le  soin  d’écrire  sur  les  vertus  de  nos  eaux;  et  bien  que  les  ouvra- 
ges de  Kreysig  et  de  Hufeland  laissassent  beaucoup  à désirer,  il  n’en 
est  pas  moins  vrai  que  la  réputation  personnelle  de  ces  médecins 
contribua  essentiellement  au  renom  de  Carlsbad,  du  moins  dans  les 
limites  de  l’Empire  Germanique.  La  seule  comparaison  numérique 
des  visiteurs  d’alors  avec  ceux  d’aujourd’hui  (')  suffit  pour  eom- 


(') 


On 


compta. 


En  177.'» 

1835 


» 

» 


1 850 
1852 


197  familles 
2735  „ 

1277 


150 1 


» 


ou 


v> 


Numéros 
5017  individus. 


5838 

0030 


» 


» 


» 


45 


prendre  l’importance  des  travaux  qui  ont  fait  connaître  nos  eaux  et 
leurs  vertus,  non -seulement  en  allemand  et  en  latin,  mais  en 
français,  en  anglais,  en  italien,  en  danois,  et  tout  récemment  en 
grec.  La  poésie  française  s’en  est  aussi  mêlée.  Les  Muses  et  les  Na- 
jades  s’accordent  à merveille.  Qu’on  lise  les  charmantes  poésies  de 
Léon  La  font,  du  pasteur  Henry,  du  vicomte  de  Kermenghy,  et 
du  barde  espagnol,  Don  Diego  Baguer  y Ribas  ! Je  n’ai  jamais  fait 
ni  essayé  de  faire  un  seul  vers  en  ma  vie;  mais  j’ai  su  stimuler 
les  poètes  que  je  viens  de  nommer  et  leur  fournir  le  texte  de  leurs 
poésies. 

La  facilité,  grâce  à la  vapeur,  de  voyager  sur  la  terre  et  sur 
l’onde,  a joué  un  grand  rôle  dans  nos  progrès. 

Bains  de  vapeur. 

* 

A peine  arrivé  à Carlsbad  que  j’entrevis  la  possibilité  d’établir 
au-dessus  de  la  Source  d'ilygiée , voisine  du  Sprudel,  des  bains  de 
vapeur,  commodes  et  peu  coûteux,  et  d’y  appliquer,  mutatis  mu- 
tandis , les  boites  qui  à Vienne  me  servirent  pendant  dix  ans  aux 
fumigations  sulfureuses.  Les  bains  à vapeur  ne  sont  point  un  moyen 
principal  dans  la  cure  de  Carlsbad;  mais  j’en  ai  éprouvé  de  fort 
bons  effets  dans  divers  cas  de  roideur  des  articulations,  dans  les 
contusions,  dans  la  sécheresse  habituelle  de  la  peau,  le  tic  dou- 
loureux, etc,  etc. 

Email  des  dents. 

Rien  n’est  plus  commun  que  de  voir  des  malades  redouter  les 
effets  de  la  chaleur  des  sources  sur  l’émail  des  dents;  aussi  ob- 
serve-t-on des  dames  et  des  messieurs,  qui  employent  un  tube  de 
verre,  pour  boire  lentement  l’eau  de  leur  gobelet. 

L’expérience  suivante,  que  je  fis  à mon  arrivée  à Carlsbad, 
prouve  suffisamment  la  futilité  de  ces  craintes.  Je  plaçai  au  fond 
du  Sprudel  six  dents  humaines  très-saines.  Trois  y restèrent  huit 
jours;  les  trois  autres  quinze  jours.  L’incrustation  fut  plus  ou  moins 
forte,  selon  la  durée  de  leur  immersion;  mais  l’émait  sous  celle 
croûte  était  aussi  sain  et  intact  qu’à  leur  entrée  dans  le  gouffre. 

Bohuslas  Lobkowitz. 

En  1829,  je  tirai  du  plus  impardonnable  oubli  l’admirable  chan- 
tre latin  des  Thermes  de  Charles  IV,  le  baron  Bohuslas  Lobkowitz 


4(> 


de  Hassenstein,  dont  les  classiques  hexamètres,  au  nombre  de  dix- 
huit,  figurent  sur  le  bâtiment  du  Miihlbad.  Je  me  délectai  à écrire 
la  vie  de  ce  poète,  justement  nommé  1‘ Horace  des  Bohèmes , ainsi 
qu’un  commentaire;  et  je  parvins  à me  procurer  de  nombreuses  ver- 
sions. Ces  hexamètres,  le  plus  bel  ornement  de  notre  vallée,  furent 
placés  au  Miihlbad  aux  frais  de  la  ville  et  sous  ma  surveillance. 

Anglais  à Carlsbad. 

Avant  mon  établissement  à Carlsbad,  rien  n’était  plus  rare  que 
d’y  voir  des  Anglais  malades;  ceux  qu’on  y rencontrait  ne  venaient 
point  directement  d’Angleterre,  encore  moins  des  Indes-Occidentales 
et  Orientales;  mais  de  quelque  ville  d’Allemagne  (Berlin,  Dresde, 
etc.),  où  on  leur  avait  recommandé  nos  eaux.  Maintenant  ils  nous 
arrivent  des  Trois  Royaumes  et  des  colonies  de  la  Grande-Bretagne, 
récommandés  par  des  médecins  anglais,  qui  savent  ce  qu’on  doit 
espérer  ou  craindre  de  nos  eaux.  Autrefois , quand  ils  y venaient, 
le  thé  leur  était  interdit.  La  plus  longue  expérience  m’a  prouvé 
que  ceux  auxquels  le  thé  convient  ailleurs,  peuvent  aussi  le  boire  ici. 
Ceux  qui  liront  mon  Treatise , tout  comme  ceux  qui  préfèrent  s’in- 
struire en  français,  trouveront  tout  ce  qu’il  leur  importe  de  savoir, 
dans  mes  Vingt-huit  ans  d observation  et  d’expérience  à Carls- 
bad, 1853. 

Plusieurs  médecins  anglais  ont  aussi  écrit  sur  Carlsbad:  Gran- 
ville, Johnson,  Edvvin  Lee,  Mackenzie  Davvnie,  Sutro  et  le  docteur 
Mannl,  de  Carlsbad.  Les  Anglais  ont  donc  une  littérature  pour  tout 
ce  qui  concerne  Carlsbad,  beaucoup  plus  riche  que  celle 

des  Français.  Ceux-ci  possèdent  le  très-bon  Guide  aux  Eaux  mi- 
nérales du  docteur  Constantin  James,  de  Paris,  dont  la  dernière  édi- 
tion a été  fort  augmentée  et  revue  d’après  mes  28  ans  d'observa- 
tion et  d'expérience  à Carlsbad.  Les  Danois,  qui,  ainsi  que  les 
Suédois,  nous  fournissent  un  fort  contingent  annuel,  peuvent  s’in- 
struire dans  l’ouvrage  sur  les  Bains  de  la  Bohème  par  le  docteur 
Giersing,  de  Copenhague.  — J’ose  dire,  sans  crainte  d’être  con- 
tredit, que  mes  Almanachs  de  Carlsbad  ou  Mélanges  Médicaux, 
Scientifiques  et  Littéraires  relatifs  à ces  thermes  et  au  pays • (1831  — 
1854  inclusivement)  offrent  une  Encyclopédie  qu’on  ne  trouve  dans 
aucun  établissement  de  bains.  Ceux  qui  ont  à écrire  sur  un  sujet 
quelconque  relatif  à Carlsbad  en  sentent  déjà  l’utilité  , puisqu'ils  y 


4/ 

trouvent  une  foule  de  choses,  déjà  élaborées  qu’on  ne  rencontre  pas 
ailleurs.  Ce  qui  est  sûr  du  moins,  c’est  que  je  ne  me  souviens  pas 
qu’aucun  des  journaux,  qui  ont  rendu  compte  de  mes  24  Almanachs , 
en  aient  jamais  fait  la  moindre  critique,  et  que  leurs  éloges  se  sont 
toujours  accrus  à mesure  que  j’ai  vieilli.  Après  moi  l’entreprise  doit 
tomber;  du  moins  en  français.  Si  elle  s’est  soutenue  pendant  24  ans, 
sans  aucun  manque  d’intéressants  matériaux,  j’attribue  ce  succès  à 
la  sévère  autocratie  avec  laquelle  je  les  choisis.  N’ayant  aucun  colla- 
borateur fixe  ou  salarié,  je  ne  demande  des  articles  qu’à  ceux  que 
je  crois  capables  de  m’en  livrer  d’excellents,  sans  jamais  être  obligé 
d'en  accepter  de  qui  que  ce  soit,  s’ils  ne  me  conviennent  pas;  s'ils 
peuvent  ennuyer  les  lecteurs , ou  déplaire  aux  médecins  des  autres 
Bains,  sur  lesquels  je  n’écris  jamais. 

La  littérature  bohème,  qui  compte  un  si  grand  nombre  d’hom- 
mes éminents,  n’ayant  jamais  été  traitée  en  français;  je  me  fais  tou- 
jours un  très-agréable  devoir  de  communiquer  à mes  lecteurs  ce 
que  je  tiens  des  coryphées  de  cette  littérature,  qui  sont  toujours 
à ma  disposition  avec  la  meilleure  volonté;  tandis  que  jusqu’à  pré- 
sent j'ai  échoué  dans  toutes  mes  tentatives  d’obtenir  des  savants  bo- 
hèmes-allemands ce  qui  concerne  leur  propre  littérature. 

Catalogue  complet  de  mes  œuvres . 

1.  Ueher  clas  Einimpfen  der  Kuhpocken , (Gesundheif  s Taschen- 
bvch , de  Vienne,  1801).  C’est  le  premier  rapport  qu’on  ait  pu- 
blié sur  la  vaccination  en  Allemagne. 

2.  Observations  et  expériences  sur  T inoculation  de  la  vaccine . 
Avec  planche  coloriée.  Vienne,  1801.  216  pages.  8vo’  Dédiées 
à Lord  Minto,  Envoyé  et  ministre  plénipotentiaire  Britannique  à 
Vienne.  Traduit  par  le  docteur  de  Portenschlag,  fils,  sous  le 
titre  de  Beobachtungen  und  Erfahrungen  iiber  die  Einimpfung 
der  Kuhpochen.  Wien,  1801.  8vo‘  220  pages.  Une  2‘,c-  édition 
corrigée  et  augmentée,  publiée  en  1802. 

3.  Expériences  sur  l'origine  de  la  vaccine  par  J.-G.  Loy  , M.  D. 
Traduit  de  l’anglais  avec  quelques  observations  du  traducteur  et 
des  fragments  de  sa  correspondance  avec  le  docteur  Jenner  sur 
le  même  sujet.  Vienne,  1802.  Chez  Geistinger.  45  pages. 
Traduit  par  le  docteur  de  Portenschlag  fils,  Ueber  den  Ursprung 


48 


cler  Kuhpocken , von  J. -G.  Loy.  Wien,  1803.  120,  53  pages. 

Môme  librairie. 

4.  Histoire  de  la  vaccination  en  Turquie , en  Grèce  et  aux  Indes- 
Orientales.  Vienne,  chez  Geistinger.  1804.  8vo>  116  pages. 
Dédiée  à Sir  Arthur  Paget,  Envoyé  à la  Cour  de  Vienne;  tra- 
duite en  allemand:  Geschichte  der  Kuhpocken- Impfung  in  der 
Türkei , Griechenland , in  der  Moldau , m Ostindien  und  Persien. 
Mit  vielen  Akfenstücken  und  Zusatzen  des  Ver  (assers  bereichert , 
und  einigen  Anmerkungen  des  Uebersetzers , F.-G.  Friese , M.  D. 
Breslau.  1804.  Bei  Hamberger.  8vo’  176  pages. 

5.  Traduction  du  Plutarque  Autrichien , par  le  baron  de  Hormayr. 
Dédié  à S.  M.  l’impératrice  des  Français,  Marie-Louise.  Vienne. 
1810.  Strauss. 

6.  Le  célèbre  oculiste  Beer,  de  Vienne,  ayant  ardemment  désiré  de 
recevoir  des  notices  exactes  sur  la  terrible  ophthalmie,  qui  dé- 
solait l’Armée  Britannique,  je  traduisis  en  Anglais  une  série  de 
questions  proposées  par  le  docteur  Beer,  sous  le  titre  suivant: 
Questions  proposées  aux  médecins  qui  ont  l'occasion  d'observer 
! ophthalmie  épidémique  qui  a long-temps  régné  dans  ! Armée 
Britannique , par  George-  Joseph  Beer , M.  D.  Vienne,  1805. 
Chez  Strauss.  16  pages. 

7.  Abrégé  des  preuves  données  devant  un  Comité  de  la  Chambre 
des  Communes  de  la  Grande-Bretagne  en  1790  et  1791 , en  fa- 
veur de  l'abolition  de  la  Traite  des  Nègres.  Vienne,  1814.  Cet 
ouvrage  ne  lut  jamais  vendu,  mais  distribué  aux  membres  du 
Congrès. 

S.  Observations  sur  les  fumigations  sulfureuses.  Vienne,  1818. 
Traduites  en  Allemand  par  le  docteur  J.  Wâchter.  Vienne  1819. 

9.  Carlsbad,  ses  eaux  minérales  et  ses  nouveaux  bains  à vapeur. 
Carlsbad,  1827.  Chez  les  Frères  Franieck. 

10.  Ode  Latine  sur  Carlsbad,  composée  vers  la  fin  du  XVe  siècle , 
par  le  baron  Bohuslas  Lobkûwitz  de  Hassenstein , avec  une  tra- 
duction polyglotte,  une  notice  biographique  sur  ce  poète,  des 
Observations  sur  l'Ode,  sur  î antiquité  de  ces  Thermes,  le  Por- 
trait cle  Lobkoivitz  et  une  vue  des  Buines  de  Hassenstein.  Pra- 
gue, 1829. 

11.  Guide  des  Etrangers  à Carlsbad,  (non-médical).  Carlsbad.  1842. 


12.  Almanach  de  Carlsbad  ou  Mélanges  médicaux , scientifiques  et 
littéraires , relatifs' à ces  thermes  et  au  pays.  Carlsbad  (1831 
à 1854  inclusivement). 


13.  Essay  on  the  Minerai  Waters  of  Carlsbad  for  physicians  cmd 
patients.  Prague.  1835.  (Aux  frais  de  la  Commune  de  Carlsbad). 

14.  Treatise  on  llie  minerai  waters  of  Carlsbad,  their  nature,  eff  icacy , 
applicability  in  varions  disorders.  Leipzig,  1842. 

15.  Jean  Gutenberg , né  en  1412  à Kuttenberg  en  Bohème , bâche - 
lier-ès-arts  à V université  de  Prague , promu  le  18  novembre  1445 , 
inventeur  de  V imprimerie  à Mayence  en  1450.  Essai  histori- 
que et  critique  par  le  révérend  Charles  Winarichy , curé  de 
Jungbunzlau.  Traduit  du  Manuscrit  allemand.  Bruxelles,  1847. 

16.  Austria  and  Hungary.  Considérations  d'un  patriote  autrichien. 
Traduit  du  français,  1849. 


17.  Vingt-huit  ans  d'observation  et  d'expérience  à Carlsbad.  Avec 
b histoire  et  la  description  de  la  ville.  Dédié  à S.  M.  le  roi  de 
Grèce  Othon  I.  Carlsbad,  1853. 

Nous  avons  déjà  appris  par  Y Appel  à MM.  les  médecins 
vétérinaires , que  ce  souverain  avait  pris  un  intérêt  tout  particulier 
à nos  thermes.  J’ajouterai  que  S.  M.  à ordonné  d’insérer  dans  les 

t Journaux  grecs  d’Athènes  un  extrait  de  mon  Histoire  de  la  vacci- 
nation orientale  et  de  mes  28  ans  d'observation  et  d'expérience  ci 
Carlsbad ; et  si  les  recherches  sur  la  nature  du  j avait  et  du  cow- 
pox,  dont  l’un  et  l’autre  servent  d’antidote  à la  petite  vérole  et  fu- 
rent reconnus  pour  tels  par  Jenner,  conduisent  à réduire  celte  pa- 
renté en  un  corps  de  doctrine,  Othon  I y aura  essentiellement  con- 
tribué. Jusqu’ici  mon  Appel  n’a  eu  aucun  résultat. 


Huger,  Bollmann  et  La  Fayette. 

Parmi  mes  nombreux  condisciples  anglo  - américains  d’Édim- 
bourg  se  trouvait  Mr.  François- Kinloh  Huger,  qui  étudiait  la  méde- 
cine à contre-cœur,  pour  obéir  à son  père.  Nous  logions  dans  la 
même  maison  ; mais  non  dans  le  même  pensionnat.  C’était  un  homme 
poli  et  aimable,  qu’on  voyait  rarement  à la  Clinique  ou  aux  autres 
leçons.  Il  me  rencontrait  rarement  sans  me  dire  combien  il  m’en- 
viait le  bonheur  d’aimer  les  éludes  médicales. 


4 


50 


À peine  arrivé  et  casé  à Vienne  en  1794,  que  j'eus  la  grande 
surprise  de  voir,  un  beau  malin,  Huger  entrer  chez  moi,  en  me 
disant:  „Mon  père  n’en  démord  pas;  il  veut  absolument  que  je  con- 
tinue mes  éludes  médicales.  On  m’a  conseillé  Vienne.  M’y  voici  ; 
Vous  y êtes  déjà  orienté;  veuillez,  cher  docteur,  me  diriger,  me 
présenter  aux  professeurs  dont  je  dois  suivre  les  cours  , me  faire 
voir  les  hôpitaux,  etc.“  Je  fis  tout  ce  qu’il  désirait. 

Cinq  ou  six  semaines  plus  tard,  Huger  revient  et  me  dit:  „Je 
suis  incorrigible;  la  médecine  me  déplaît  de  plus  en  plus.  Que  mon 
père,  s’il  le  veut,  me  déshérite  ; mais  qu’il  me  donne  une  autre  vo- 
cation ! Résolu  de  retourner  aux  Etats-Unis,  je  cherche  une  occa- 
sion pour  Londres.  NB.  Nous  n’avions  pas  alors  la  vapeur  à nos 
ordres.)  Pourriez- vous  m’aider  à en  trouver  une?“ — ,,Oui,  lui  ré- 
pondis-je, et  même  dans  peu.  Je  dîne  tous  les  jours  chez  Villars, 
le  Beauvillers  de  Vienne.  À la  table  voisine  de  la  mienne,  dîne  un 
médecin  harinovrien,  nommé  Bolhnann,  avec  quelques  amis.  Je  lui 
ai  entendu  dire  qu’il  venait  d’acheter  une  excellente  voiture,  pour 
se  rendre  à Londres,  où  des  affaires  l’appellent,  et  qu’il  ne  serait 
pas  fâché  de  trouver  un  compagnon  de  voyage  à frais  communs. 
C’est,  du  reste,  un  vilain  monsieur,  l’apôtre  de  la  guillotine,  des  /«- 
sillades,  des  noyades  et  de  toutes  les  turpitudes  de  notre  époque.  | 
Je  ne  lui  parle  jamais;  mais  je  saurai  vaincre  mes  répugnances  pour  i. 
vous  mettre  en  rapport  avec  lui.  Venez  dîner  avec  moi.  Il  parle  \ 
anglais;  nous  arrangerons  tout  cela.“ 

Le  docteur  Bollmann  répond  qu’il  ne  demande  pas  mieux  que  de 
voyager  à frais  communs;  mais  qu’ayant  encore  à faire  une  excur- 
sion en  Hongrie , il  ne  pourra  donner  qu’à  son  retour,  au  bout  de 
quinze  jours,  une  réponse  décisive.  En  attendant,  ils  se  virent  quel-  > 
quefois  jusqu’au  départ  du  docteur,  non  pour  la  Hongrie,  mais  pour  \ 
la  Moravie.  On  va  voir  pourquoi.  Bollmann  revint  cl  accepta.  Le 
jour  de  leur  départ  en  poste,  l’Hannovrien,  l’Anglo-Américain , un 
jeune  baronet  anglais,  un  abbé  français  et  moi,  nous  déjeûnons  en-  ! 
semble.  Les  chevaux  arrivent;  nous  voyons  les  deux  voyageurs 
monter  en  voilure  ; toute  la  rue  en  est  témoin. 

Au  bout  de  quelques  jours,  le  bruit  court  dans  Vienne,  quel 
deux  Anglais  ont  voulu  faire  évader  La  Fayette  de  la  forteresse 
d’Olmütz;  mais  que  l’entreprise  a manqué.  Dans  ces  deux  Anglais] 


51 


je  no  songe  pas  môme  à reconnaître  mon  Américain  et  mon  llanno- 
vrien.  Le  surlendemain  on  raconte  que  c’étaient  un  Anglais  et  un 
Américain ; petit-à-petit  tout  s’éclaircit.  Les  deux  libérateurs  arrê- 
tés sont  en  effet  les  mêmes  que  par  pure  obligeance  j’avais  pré- 
sentés l'un  à l’autre. 

Bien  que  sans  peur  et  sans  reproehe , j’en  eus  un  vrai  dé- 
plaisir, m'attendant  chaque  jour  à être  appelé  par  la  Police  (qui  n’eût 
fait  que  son  devoir)  pour  donner  des  renseignements  sur  mes  rap- 
ports avec  ces  deux  étrangers.  Néanmoins  jamais  je  ne  fus  appelé. 

Le  prétendu  voyage  en  Hongrie  û’était  qu’une  fiction;  Boll- 
mann  ayant  été  comme  de  raison  à Olmiitz,  pour  mitonner  l’éva- 
sion du  célèbre  captif.  J’appris  que  leur  correspondance  se  faisait 
à l’aide  du  friseur  de  La  Fayette,  qui  chaque  jour,  selon  la  mode 
d’alors,  venait  friser  et  poudrer  ses  boucles  et  son  toupet.  La  coiffe 
de  deux  chapeaux  égaux,  qu’on  échangeait,  contenait  les  lettres  du 
prisonnier  français  et  du  Blondel  allemand.  Chose  inconcevable, 
Bollmann  n’avait  loué  que  deux  chevaux.  Il  chevauchait  sur  l’un  ; 
La  Fayette  et  Huger  sur  l’autre.  Les  paysans  des  environs,  à la 
vue  d’une  si  bizarre  cavalcade,  pensant  bien  que  ce  ne  pouvait 
être  que  des  échappés  de  la  forteresse,  donnèrent  l’alarme,  et  le 
trio  fut  arrêté.  On  prétendit  alors  que  le  général,  pour  se  défaire 
de  celui  avec  lequel  il  partageait  sa  monture,  le  jeta  à terre  d'un 
coup  de  coude.  Si  le  fait  est  vrai,  quoiqu’il  ait  eu  lieu  à cheval , 
il  n’était  rien  moins  que  chevaleresque. 

On  raconta  dans  le  temps  que  feu  le  duc  d’York,  qui  en  sa 
qualité  d’éveque  d’Osnabrük,  et  de  commandant  en  chef  des  Forces 
Britanniques,  tenait  la  cros&e  d’une  main  et  l’épée  de  l’autre,  obtint 
la  liberté  de  Bollmann,  (né  à Ilova  dans  l’Hannovre  en  1769).  Il 
véçut  long-temps  à Paris;  et  mourut  à Kingston  (Jamaïque)  en  1821, 
âgé  de  52  ans.  Au  Congrès  de  Vienne,  en  1814,  je  l’aperçus  avec 
quelques  messieurs  dans  les  rues.  Mais,  nullement  désireux  de  re- 
nouer connaissance,  je  ne  fis  pas  semblant  de  l’avoir  reconnu. 
Quant  à mon  condisciple  d’Edimbourg,  il  vit  à Charlestown  aux  Etats- 
Unis,  père  de  famille,  colonel,  avec  le  surnom  de  Huger-La  Fayette. 
En  1852,  nous  nous  sommes  mutuellement  fait  nos  compliments  par 
un  Anglo-Américain  de  m’a  clientelle. 

Beaucoup  de  gens  crurent  dans  le  temps  que  l’arrivée  de  Hu- 
ger à Vienne  avait  été  concertée  d’avance.  Mais  je  suis  convaincu 


52 


du  contraire.  Huger  étant  très -impressionnable,  je  pense  que  Boll- 
mann  n’eut  pas  grand  peine  à l’intéresser  en  faveur  de  La  Fayette, 
qui  jadis  avait  combattu  pour  l’indépendance  américaine. 

Mes  relations  avec  Louis  XVII. 

Après  la  paix  de  Campo  Formio,  en  1797,  La  Fayette  fut  échangé 
avec  d’autres  prisonniers  français,  contre  Madame  Royale  de  France, 
plus  tard  duchesse  d’Angoulèine,  à laquelle  en  1833,  1834  et*  1830, 
j’eus  l'honneur  de  donner  des  soins  à Carlsbad.  Je  ne  pris  jamais 
la  liberté  de  parler  à Son  Altesse  Royale,  qui  était  d’ailleurs  peu 
causante,  de  mon  aventure  avec  La  Fayette  et  Huger  ; mais  je  la  ra- 
contai aux  personnes  qui  l'entouraient.  Celte  princesse,  née  le  10 
décembre  1778,  est  morte  en  Autriche  au  Château  de  FrohsdorlF, 
qui  lui  appartenait,  le  18  octobre  1851. 

Pour  ajouter  au  singulier  enchaînement  de  celte  histoire , je 
dirai  que  la  même  année  1736,  où  j’eus  l'occasion  de  soigner  à 
Carlsbad  S.  A.  R.  madame  la  duchesse  d’Angoulème  pendant  une  ma- 
ladie très-grave  (étrangère  à la  cure  thermale),  j’allai  passer  l'hi- 
ver à Dresde,  où  une  consultation  médicale  me  mit,  en  arrivant, 
dans  les  relations  les  plus  intimes  avec  la  respectable  famille  de  son 
infortuné  frère  Louis  XVII  ; où  j’eus  l’occasion  de  m’instruire  à fond 
de  son  évasion  du  Temple  et  de  son  existence  sous  le  nom  de 
Naundorff.  Si  je  n’écrivais  que  ce  que  je  sais  de  cette  machiavéli- 
que histoire,  dans  laquelle  tout  cadre  et  rien  ne  cloche,  quand  on 
en  connaît  les  points  cardinaux,  je  pourrais  écrire  un  gros  ouvrage; 
mais  ce  travail  en  4 vol.  8vo>  existe  depuis  1846,  par  Mr.  Gruau  de 
la  Barre,  sous  le  titre  d’ Intrigues  dévoilées  ou  Louis  XVII , dernier 
roi  légitime  de  France,  décédé  à Delft  en  Hollande,  le  10  août  1845. 
Rotterdam.  L’auguste  victime  n’est  pas  seulement  ainsi  nommée 
dans  ces  admirables  mémoires;  mais  elle  est  enterrée  au  cimetière 
public  de  Délit  avec  une  épitaphe  comme  Roi  de  France  et  de  Na- 
varre et  tous  ses  titres  royaux. 

Mes  recherches  historiques  à Carlshad. 

Dans  lo  diplôme  de  Citoyen  d’honneur,  que  je  reçus  de  la 
magistrature  de  Carlsbad,  à l'occasion  de  mon  Jubilé , il  est  dit,  en- 
tre autres,  que  fai  éclairci  plusieurs  parties  de  l'histoire  ancienne 
de  nos  thermes. 


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Idolâtre  de  la  vérité,  je  n’ai  négligé  aucune  occasion  de  sé- 
parer à Carlsbad  la  fable  de  l’histoire.  À la  première  appartiennent 
uniquement  le  saut  du  cerf,  le  chien  tombe  dans  le  Sprudel;  j’ai 
prouvé  que,  malgré  la  vérité  historique  des  blessures  reçues  à Crécy 
par  Charles  IV,  roi  de  Bohème,  qui  le  devint  sur  le  champ  de  bataille, 
il  n’existe  aucun  document  qui  prouve  qu’il  ait  pris  nos  bains  ; quoi- 
que nous  ayons  la  certitude  qu’il  ait  été  plusieurs  fois  à Carlsbad, 
auquel  en  1370  ce  souverain  accorda  d’importants  privilèges.  J’ai 
prouvé  de  plus  que,  si  même  il  n'eut  pas  d’écrivain,  un  phénomène, 
tel  que  le  Sprudel , doit  avoir  été  connu  depuis  que  notre  vallée  et 
ses  environs  sont  habités.  Là  où  je  n’ai  pu  moi-même  faire  des 
recherches  historiques  sur  les  temps  reculés,  je  les  ai  sollicitées  et 
obtenues  de  nos  savants. 

Rien  n’est  plus  intéressant,  comme  on  peut  le  lire  dans  mon 
Almanach  de  1835,  que  les  recherches  du  défunt  chevalier  Kalina 
de  Jathenstein  et  celles  de  l’historien  François  Palacky,  sur  le  ci- 
devant  Château  de  Carlsbad , dont  il  n’existe  d’autres  traces  que  le 
nom  de  Schlossberg  et  de  Schlossbrunn , que  portent  la  colline  sur 
laquelle  il  était  situé,  et  la  source  qui  s’y  trouve. 

Mon  commentaire  sur  l 'Ode  de  Lobhoioitz  est  riche  en  faits 
historiques.  Les  deux  médailles  frappées  en  1526  par  ordre  des 
comtes  de  Schlick  en  l’honneur  de  Wènzel  Beyer  d’EIbogen,  le 
premier  médecin  qui  ait  écrit  sur  nos  eaux,  reposaient  tranquille- 
ment au  Cabinet  Numismatique  Impérial  de  Vienne  ; mais  aucun 
écrivain  n’en  avait  parlé  avant  que  le  défunt  comte  François  de 
Sternberg-Manderscheid  m’eût  révélé  en  1826  leur  existence.  Elles 
sont  décrites  et  gravées  dans  Y Almanach  de  1841,  XI. 

Deux  maisons  sur  le  Vieux  Wicse , Y Aigle  Rouge  et  le  Lièvre 
Blanc  se  sont  querellées  pendant  plus  d’un  siècle,  prétendant  l’une 
et  l’autre  d’avoir  hébergé  le  Czar  Pierre-le-Grand  en  1711  et  1712. 
Je  crois  avoir  tranché  la  question,  en  faveur  du  Lièvre  Blanc  et 
prouvé  en  cette  occasion  que  la  raison  du  plus  fort  riest  pas  tou- 
jours la  meilleure.  La  présence  de  Leibnitz  à Carlsbad,  en  1712, 
comme  collaborateur  de  Pierre-le-Grand,  ne  m’a  été  révélée  qu’en 
1853.  Elle  était  inconnue  dans  nos  annales. 

Une  simple  tasse  à café,  donnée  par  la  famille  des  comtes 
Chotek  au  Musée  National  de  Bohème,  dont  les  dessins  et  les  cliro- 
nographes  prouvent  évidemment  que  c’est  la  tasse,  dans  laquelle  but 


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l’impératrice  Elisabeth,  qui  voulait  donner  un  héritier  mâle  à la 
Maison  d’Autriche,  qui  ne  reposait  plus  que  sur  la  personne  de 
Charles  VI,  son  mari,  vint  prendre  nos  eaux.  J’ai  traité  ce  sujet 
avec  un  soin  tout  particulier,  quoiqu’aucune  question  physiologique 
ne  soit  plus  délicate  que  celle  de  la  fécondité  et  de  la  stérilité 
d’un  mariage.  Les  Français  regardent  leurs  Eaux  de  Forges  comme 
éminemment  fécondantes;  mais  dans  ce  moment  la  dynastie  déchue, 
comme  la  dynastie  régnante  se  trouvent,  avec  la  meilleure  santé  et 
la  vigueur  de  la  jeunesse,  dans  le  cas  de  donner  quelque  attention 
à ce  sujet,  traité  dans  mes  28  ans  d' observation  et  d'expérience  à 
Carlsbad.  Ch.  XLIX. 

À mon  arrivée  ici  j’eus  de  singulières  erreurs  à rectifier  dans 
deux  enseignes  de  maison. 

La  Croix  de  Malte,  qui  est  blanche,  était  représentée  par  la 
Croix  Teutonique , qui  est  noiie.  L’enseigne  nommée  la  Découverte 
de  Carlsbad,  représentait  l’empereur  Charles  IV,  baignant  ses  pieds 
au  Sprudel,  costumé  comme  Charles  VI , perruque  à alonge,  chapeau 
tricorne  sur  la  tête,  entouré  de  ses  courtisans,  tête  découverte.  Un 
mot  de  ma  part.,  dit  aux  propriétaires  de  ces  maisons,  fut  suffisant 
pour  corriger  d’aussi  grossiers  qui-pro-quo. 

Le  lendemain  de  mon  arrivée  à Carlsbad,  en  1826,  je  recon- 
nus que  la  Toison  d'or  qui  décorait  la  poitrine  de  Charles  IV,  dont 
la  Statue  est  placée  à un  des  angles  de  la  Maison  de  Ville  était  un 
anachronisme  de  50  ans,  vu  que  cet  empereur  y est  représenté  en 
1370  , tandis  que  cet  Ordre  illustre  ne  fut  institué  à Bruges  par 
Bhilippe-le-Bon  qu’en  1420.  J’en  lis  l’observation  à la  magistrature; 
un  ciseau  et  quelques  coups  de  marteau  ont  fuit  disparaître  cet  ana- 
chronisme. 

David  Becher  mourut  en  1792,  sans  laisser  de  notice  bio- 
graphique, et  sans  que  qui  que  ce  soit,  après  sa  mort,  ait  songé 
à l’écrire  pour  un  Conversations-Lexicon.  Ce  fut  pour  moi  un  de- 
voir sacré  de  faire  connaître  dans  mon  Almanach  de  1832,  les  grands 
mérites  de  ce  classique  médecin,  si  digne  du  monument  qu’on  va 
lui  ériger.  — J’ai  aussi  publié  la  biographie  de  trois  autres  célèbres 
Carlsbadoîs,  le  peintre  d’animaux  Venceslas  Peler,  notre  historio- 
graphe Léopold  Stolir  et  notre  phénoménal  orientaliste , Auguste 
Plitzmayer. 


Ancienne  léthargie  médicale  à Carlsbad. 


Les  médecins  léthargiques  dont  j’ai  fait  mention,  n’ayant  rien 
écrit  pendant  plus  d'un  demi-siècle,  n’instruisaient  les  étrangers  ni 
bien  ni  mal;  mais  ils  n’en  donnaient  pas  moins  à Carlsbad,  dans 
l’emploi  des  eaux  l’exemple  d’un  pitoyable  hocus  pocus,  en  parlant 
de  nos  sources  fortes  et  de  nos  sources  faibles ; en  conduisant  leurs  ma- 
lades d'une  source  à l’autre,  comme  par  ascension.  David  Becher 
avait  prouvé  par  de  bonnes  analyses  la  parfaite  identité  de  leurs 
parties  constituantes,  et  avait  réfuté  en  maître  les  fausses  idées  si 
généralement  en  vogue;  mais  après  lui  elles  reprirent  leur  force, 
et  les  médecins  étrangers  en  furent  tellement  imbus,  que  rien  n’était 
plus  commun  que  de  voir  arriver  des  malades  auxquels  nos  sources, 
quel  qu’en  fui  le  nom,  ne  pouvaient  que  nuire,  et  qui  s’en  convain- 
quaient bientôt  en  les  buvant.  Dans  tous  mes  écrits,  dans  ma  cor- 
respondance, en  parlant  à mes  malades,  je  n’ai  jamais  laissé  échapper 
l’occasion  de  rectifier  ces  graves  erreurs.  On  me  crut  novateur, 
tandis  que  je  ne  suivais  que  les  justes  principes  de  Y Hippocrate  de 
Carlsbad.  Ce  qui  est  sûr  du  moins,  c’est  que  les  lettres  dont  les 
médecins  étrangers  munissent  les  malades  qu’ils  nous  adressent,  sont 
plus  rationnelles  qu’autrelois.  Nous  n’avons  besoin  que  de  Y histoire 
de  la  maladie.  Quant  aux  instructions  sur  la  manière  de  faire  la 
cure,  elles  sont  plus  que  superflues.  Nous  avons  encore  une  grande 
difficulté  à vaincre,  celle  de  tant  de  malades,  qui  s’endoclrînent  les 
uns  les  autres. 

Quoique  désireux  de  vivre  socialement  avec  mes  confrères, 
j’ai  toujours  été  plus  ou  moins  privé  de  celte  ressource  à Vienne, 
à Prague  et  à Carlsbad,  où  l’herbe  de  Nicot  et  ses  bouffées  font  l’élé- 
ment principal  de  leur  sociabilité.  Mon  aversion  d'une  pareille  at- 
mosphère est  telle  que  je  n’ai  jamais  fait  le  moindre  effort  pour  la 
vaincre.  J’en  parlerai  encore. 


Sociétés  de  médecins. 

De  mon  temps,  il  n’existait  pas  à Vienne  de  Société  Impériale 
des  médecins . Pour  y suppléer  jusqu’à  un  certain  point,  une  ving- 
taine de  médecins,  pendant  plusieurs  années,  se  rassemblaient  une 
fois  la  semaine  chez  le  docteur  Malfatti.  Nous  souscrivions  à plu- 
sieurs des  meilleurs  journaux  de  médecine.  C’était  la  malheureuse 
époque  de  la  Philosophie  de  la  nature , dont  l’obscur  et  pédantes- 


56 


que  vocabulaire  crispait  mes  nerfs.  Les  écrits  do  celte  époque 
n’étaient  pas  traduisibles.  Quoique  en  grande  faveur  dans  notre  société, 
ce  baragouin  ne  souilla  jamais  ni  ma  bouche  ni  ma  plume.  Les 
médecins  allemands,  Dieu  soit  loué,  sont  revenus  à un  Ianguage  na- 
tionnel. 

Salons  de  Vienne. 

Vienne,  par  contre,  offrait  un  grand  choix  de  salons  dans  la 
Noblesse , le  Corps  Diplomatique  et  la  Haute  Finance,  chrétienne  et 
juive.  Dans  cette  dernière  classe  brillait  surtout  le  salon  de  Madame 
la  baronne  Fanny  Arnstein,  qui  était  elle -même  un  modèle  de 
nobles  et  élégantes  manières.  Quelques  dames  étrangères  fréquen- 
taient fes  salons  de  la  haute  finance;  mais  entre  le  pur  sang  de  la 
Cour  autrichienne  et  la  noblesse  de  Jérusalem,  il  n'y  avait  que  peu 
ou  point  de  fusion. 

En  1808  Madame  de  Staël,  cette  grande  spécialité  du  sexe  fé- 
minin, passa  un  hiver  à Vienne  avec  son  fils  Albert,  qui  étudiait  à 
notre  Académie  des  Ingénieurs.  Sa  fille  unique,  mademoiselle  Alber- 
tine,  qui  devint  duchesse  de  Broglie,  était  aussi  avec  elle.  Madame 
de  Staël,  âgée  de  quarante-deux  ans,  excita  une  grande  curiosité. 
Venant  droit  de  Coppet  et  la  plupart  de  ses  amis  de  Genève  étant  les 
miens , elle  me  pria , en  arrivant , de  la  diriger  en  toutes 
choses.  Je  lui  fis  ma  première  visite  à l’auberge;  mais  je  la  pla- 
çai sans  délai  dans  une  excellente  maison,  qui  se  trouvait  vacante 
et  tout-à-fait  adaptée  aux  soirées  et  aux  bons  petits  dîners  qu’elle 
voulait  donner  et  qu’elle  donna.  Elle  ne  voyageait  pas  sans  cuisinier. 

Après  moi  arriva  le  Prince  de  Ligne.  Quoique  ennemie  jurée 
des  caleinbourgs , elle  pardonna  à M.  le  Maréchal  celui  par  lequel 
il  débuta.  Madame  de  Staël  lui  ayant  dit  qu’elle  était  venue  àVienne 
pour  placer  son  fils  à l'Ecole  du  Génie,  le  prince  lui  dit  galamment: 
Mais,  madame,  il  y était  déjà  dans  le  sein  de  sa  mère.!  — Elle  se 
lia  intimement  avec  la  malheureuse  princesse  Pauline  de  Sclnvar- 
zenberg,  qui  fut  comme  on  sait,  victime  du  plus  héroïque  dévoue- 
ment maternel.  Son  Salon  fut  bientôt  composé  de  tout  ce  que  la 
Russie,  la  Pologne  et  autres  pays  avaient  à Vienne  de  plus  distin- 
gué en  hommes  et  en  femmes.  C’était  une  réunion  plus  cosmopo- 
lite qu’autrichienne.  Jamais  je  n’y  entendis  un  mot  d’allemand. 


57 


J’ignore  même  si  et  comment  madame  de  Staël  le  parlait,  ou  si 
seulement  elle  le  lisait. 

Sur  un  beau  théâtre  de  société  elle  joua  Agar  dans  le  désert 
et  dans  les  Précieuses  ridicules.  Quelques  dames  polonaises  jouèrent 
beaucoup  mieux  qu’elle.  Elle  n’en  fut  pas  moins  applaudie.  Elle 
avait  auprès  d’elle  MM.  de  Schlegel,  ses  deux  mentors  dans  la  littéra- 
ture allemande.  Ellé  me  confia,  en  partant  de  Vienne,  la  tutèle  de 
son  fils  Albert,  qui  un  an  après  passa  de  l’Académie  au  service  de 
Suède  et  fut  tué  aux  bains  de  mer  de  Dobbéran  dans  un  duel  qu’en- 
traîna une  querelle  de  joueurs. 

J’eus  avec  madame  de  Staël  une  correspondance  très-suivie, 
aussi  long-temps  que  dura  ma  tutèle  de  son  fils.  Etait-elle  animée, 
de  quelque  vif  sentiment,  de  maternité,  par  exemple,  ses  lettres 
étaient  sublimes  ; mais  ordinairement,  son  style  était  d’une  telle  sim- 
plicité, qu’il  n’aurait  pas  fait  deviner  son  grand  renom. 

C’était  toujours  avec  enthousiasme  qu'elle  parlait  de  son  père, 
Mr.  Necker.  Elle  portait  son  portrait  très-haut  sur  l’épaule  gauche, 
en  grande  parure,  comme  à la  Cour  de  Russie  les  dames  du  Portrait. 

Dans  son  salon  elle  tournoyait  toujours  entre  le  pouce  et 
l’index  une  rose  ou  un  morceau  de  papier  tortillé.  Je  regrette  de 
ne  lui  avoir  pas  demandé  la  physiologie  de  cette  marotte. 

Je  revis  chez  elle  un  des  plus  grands  admirateurs  de  son  gé- 
nie, mon  ancien  camarade  de  collège  Simonde,  plus  tard  Sismondi, 
l’historien  des  Piépubliques  Italiennes  du  moyen  âge.  En  travaillant 
à ce  célèbre  ouvrage,  Simonde,  dont  la  famille  était  dauphinoise, 
prit,  disaient  ses  meilleurs  amis,  la  fantaisie  de  greffer  sa  race  sur 
les  nobles  Sismondi , de  Pise.  Ce  qui  est  sûr,  du  moins,  c’est  que 
cette  greffe  lui  valut  à Genève  de  sanglants  sarcasmes.  L’on  s’y 
donna  même  la  peine  de  constater  par  d’exactes  recherches  l’illé- 
gitimité de  cette  puérile  prétention.  Ce  fut  après  son  départ  de 
Vienne,  que  j’appris  de  Genève  la  grande  sensation  que  causa  l’adop- 
tion de  ce  second  nom.  Le  fait  est  que  Simonde  avait  sa  sœur 
mariée  en  Toscane,  et  que  ce  (ut  chez  elle  qu’il  travailla  à son 
grand  ouvrage,  qui  le  familiarisa  avec  les  Sismondi. 

Au  second  passage  de  l’illustre  Corinne  par  Vienne,  je  vis  Mr. 
Rocca,  son  second  mari,  dont,  Dieu  sait  pourquoi!  elle  ne  vou- 


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lut  jamais  prendre  le  nom,  à l’instar  des  princesses  de  maison  sou- 
vraine  qui  se  mésallient.  Elle  n’en  eut  qu’un  fils,  mort  pulmonique  à Nice. 

La  nationalité  de  Corinne  était  difficile  à exprimer  d’un  seul 
mot.  Son  grand-père  Necker,  natif  de  Brandebourg,  devint  pro- 
fesseur en  droit  à Genève,  où  naquit  le  célèbre  Necker,  qui  de  très- 
bonne  heure  commença  sa  carrière  financière  à Paris,  où  madame 
de  Slaèl  vit  le  jour.  En  épousant  le  baron  de  Slaël-Holstein , elle 
devint  Suédoise,  ainsi  que  les  enfants  issus  de  ce  mariage.  On  peut 
dire  qu’elle  n’était  française  que  par  son  extrait  baptistaire.  Ni  son 
père  ni  ses  enfants  ne  l’étaient.  Mr.  Rocca  était  Genevois. 

Bien  que  le  cœur,  l’esprit,  la  plume  de  Madame  de  Staël  fussent 
français,  elle  n’eut  pas  contre  elle  à Vienne  de  plus  mauvaises  lan- 
gues que  celles  de  quelques  vieux  émigrés  français  de  l’armée  «le 
Coudé , qui  à tort  et  à travers  prirent  à tache  de  s’égayer  à ses 
dépens. 

Elle  ne  fut  pas  présentée  à la  Cour;  mais  nos  plus  grands  dig- 
nitaires se  firent  présenter  chez  elle. 

Malgré  l’admiration  que  lui  inspiraient  en  général  les  grandes 
célébrités,  madame  de  Staël  ne  prôna  jamais  Napoléon , dont  elle 
n’avait  eu,  disait-elle,  qu’à  se  plaindre.  S’élant  trouvée  à Paris  dans 
l’absolue  nécessité  de  demander  à Napoléon  une  audience,  relative 
à la  succession  de  son  père,  elle  s’était  préparée  à répondre  à tout 
ce  qu’il  pourrait  lui  dire  ou  lui  demander.  Mais  quelle  ne  fut  pas 

sa  surprise,  lorsque  Sa  Majesté  Impériale  lui  dit: 

„Madame,  avez-vous  nourri  tous  vos  enfants?  „Cette  question, 
malicieusement  appliquée  à la  prétention  de  Madame  de  Staël  à la 
beauté  de  certaines  formes,  ne  fut  pas  trouvée  digne  de  Napoléon- 
le-Grand.  Elle  disait,  en  parlant  de  lui:  ,,Ce  n’est  pas  un  homme, 
c’est  un  système/4 

Un  autre  salon  fort  intéressant  était  celui  de  Madame  la  com- 
tesse Rosalie  Rzewuska , née  princesse  Lubomirska , dont  la  mère 
avait  eu  le  malheur  de  déplaire  au  sanguinaire  Robespierre,  qui 
lit  tomber  sa  tète  sous  le  fer  de  la  guillotine.  Madame  Rosalie, 
comme  l’appelaient  brièvement  ses  amis,  réunissait  à un  haut  de- 
gré le  savoir,  les  vertus,  les  talents  et  la  beauté.  Le  Prince  de 

Ligne  appelait  la  comtesse  la  plus  belle  des  grandes  et  la  plus 

grande  des  belles.  Elle  attachait  plus  de  prix  à voir  dans  son  sa- 


59 


Ion  de  grandes  célèbrilés  que  de  grands  noms  et  de  grands  titres. 
M’ayant  donné  à cet  égard  carie  blanche , elle  m’appelait  son  grand- 
chambellan.  Je  lui  présentai,  entre  autres,  un  professeur  de  bota- 
nique, de  Moscou,  parlant  parfaitement  français,  qui  me  parut  fort 
distingué.  Nous  arrivâmes  presque  les  premiers;  la  comtesse  plaça 
le  professeur  entre  elle  et  moi.  Bientôt  entre  un  monsieur  boiteux. 
Le  professeur  demande  à voix  basse  son  nom  à la  comtesse,  qui 
lui  répond  : „C’est  de  la  cryptogamie  ; Mr.  de  Carro  vous  dira 
le  reste/4  On  peut  s’imaginer  l’admiration  qu’excita  dans  le  disciple 
de  Linné  ce  bon-mot  de  la  comtesse,  lorsque  je  lui  racontai  que  le 
boiteux  était  un  gentilhomme,  marié  clandestinement  à une  prin- 
cesse de  maison  royale  (dont  le  mariage  ne  fut  reconnu  que  plus 
tard).  Cette  seule  anecdote  suffit  pour  juger  l’esprit  delà  dame  de  ce 
salon,  qui  fit  pendant  plusieurs  années  le  charme  de  la  meilleure  so- 
ciété de  Vienne,  surtout  des  étrangers.  Cette  dame  vit  encore  à 
Varsovie. 

Salons  de  Prague  et  de  Munich. 

A Prague,  où  je  passai  plusieurs  hivers,  le  splendide  salon  des 
princes  et  princesses  de  Rohan,  auxquels  j’apportai  des  lettres  de 
recommandation  en  1826  ; le  salon  de  S.  E.  M.  le  comte  Charles 
de  Chotek,  grand-bourgrave  et  président  du  Gouvernement;  ces  deux 
salons,  dis-je,  furent  pour  moi  d’une  précieuse  ressource,  ainsi  que 
celui  de  M.  le  baron  Parish  de  Senftenberg. 

À Munich,  où  je  passai  l’hiver  de  1843  — 4,  le  salon  du 
comte  Louis  Tascher  de  la  Pagerie  et  de  sa  nombreuse  famille,  pré- 
sentait le  grand  avantage  d’être  accessible  aux  savants  et  aux  ar- 
tistes, comme  à la  plus  haute  noblesse  bavaroise  et  étrangère.  Cette 
famille  occupe  présentement  de  hautes  dignités  à la  cour  de  Na- 
poléon III. 

Je  reviens  maintenant  à Vienne  et  dirai  quelques  mots  de  plu- 
sieurs célébrités  avec  lesquelles  j’eus  des  relations. 

* 

Sonncnfels,  Quarin,  Jean  de  Muller. 

Peu  après  mon  arrivée  en  1794  je  fus  présenté  au  conseiller 
aulique  de  Sonnenfels , le  bras  droit  de  Joseph  II  dans  ses  impor- 
tantes réformes.  Il  donnait  tous  les  dimanches  des  soirées  de  dames 


00 


et  de  messieurs.  Je  lui  entendis  dire  plus  d’une  fois  que  l’empereur 
François,  quoiqu’encore  très-jeune,  était  l’un  des  plus  savants  juris- 
consultes de  sa  monarchie. 

Je  fus  aussi  présenté  au  baron  de  (marin , premier- médecin 
consultant  de  la  Cour,  que  Joseph  II  avait  créé  baron,  en  récom- 
pense de  la  franchise  avec  laquelle  il  lui  avait  dit  qu'il  devait  mourir 
dans  peu.  Le  baron  donnait  des  dîners  comme  un  ministre  d’Etat 
et  à des  ministres  d’Etat.  Ses  Aniniadversiones  practicœ  sont  du 
meilleur  genre  hippocratique.  Au  premier  dîner  que  j’y  fis,  se  trou- 
vait le  comte  de  Saurau,  vice  - président  de  la  Police,  qui  en  ma 
qualité  de  nouvel-arrivé,  eut  l’extrême  obligeance  de  me  demander 
si  j’avais  déjà  visité  les  prisons  et  maisons  de  correction.  Il  offrit 
de  m’y  conduire  et  m’y  mena  en  effet.  Devant  lui  s’ouvrirent  à 
l’instant  les  verroux  et  les  grilles , et  j’y  vis  cinq  ou  six  fameux 
conspirateurs  contre  la  vie  de  la  famille  impériale. 

Le  baron  Quarin,  dont  la  pratique  se  bornait  presque  aux  con- 
sultations, ne  pouvait  pas  souffrir  qu’on  le  fit  chercher  pendant 
qu’il  faisait  sa  partie  de  whist  ou  d honibre  et,  autant  que  possible, 
le  public,  dont  il  était  le  bien-aiiné,  se  conformait  à ce  désir. 

J’étais  médecin  d'un  jeune  couple  anglais,  fixé  à Vienne  , qui 
ne  brillait  pas  par  l’harmonie  conjugale.  Monsieur  devait  partir  pour 
l’Angleterre,  au  grand  déplaisir  de  madame.  J’en  ai  toujours  ignoré  la 
raison;  mais  le  fait  est  qu’il  voulait  qu’elle  fût  ivre,  quand  il  mou- 
terait  en  voiture.  Et  en  eflet  il  lui  fit  boire  tant  de  vin  de  Port  qu’il 
atteignit  son  but.  Il  fut  résolu  que,  pour  se  distraire,  la  jeune  femme 
passerait  la  soirée  dans  une  famille  de  haute  finance,  où  il  y avait 
nombreuse  assemblée.  Le  baron  Quarin,  qui  s’y  trouvait  à sa 
table  de  whist,  en  était  un  habitué. 

À peine  arrivée,  la  chaleur  des  appartements,  jointe  au  vin,  fer- 
mentent dans  la  tête  de  la  jeune  anglaise;  elle  commence  à battre  lat 
campagne.  La  dame  de  la  maison,  voyant  cet  état,  va  prier  l’illustre 
Esculape  de  venir  au  secours  de  la  malheureuse,  qui  a perdu  la 
raison.  — „Ce  n’est  pas  moi  qui  l’ai  trouvée  ; répondit-il,  qu’on  aille 
chercher  son  médecin  !“  — On  savait  où  me  trouver,  et  au  bout 
d’un  quart  d’heure,  j’étais  déjà  auprès  de  la  dame;  tout  m’indiqua 
la  cause  de  son  délire.  Pour  éviter  un  plus  long  scandale  et  pour 
lui  donner  de  meilleurs  soins,  je  lui  proposai  de  la  ramener  chez 


61 


elle.  Je  lui  offris  mon  bras,  et,  restai  auprès  d’elle  jusqu’au  retour 
du  calme.  Elle  cuva  son  vin.  Le  mari,  de  retour  au  bout  de  six 
semaines,  ne  m’en  parla  jamais,  ni  moi  non  plus.  — M.  le  baron 
Quarin  fut  un  des  mécènes  de  la  vaccination;  il  ne  me  rencontrait 
jamais  sans  parler  de  l’importance  de  l’invention,  ni  sans  me  dire 
quelque  chose  de  flatteur  sur  la  principale  part  que  j’y  avais  eue. 
En  allemand  et  en  français,  son  langage  était  plutôt  commun  que 
distingué;  en  latin,  il  était  classique.  Il  mettait  de  la  dignité  à tout 
ce  qui  était  médical,  et  faisait  en  toute  occasion  respecter  son  état  ; ce 
qui  n’empêche  pas  qu’il  eut  grand  tort  de  refuser  son  aide  à la  jeune 
dame  anglaise,  d'autant  qu’il  ne  s’agissait  que  de  passer  d’une 
chambre  à l’autre.  Jean-Pierre  Frank  aurait  agi  différemment. 

Je  trouvai  aussi  au  même  dîner  le  célèbre  historien  de  la  Con- 
fédération helvétique , Jean  de  Millier,  qui  fut  très-érudit.  Il  était 
conseiller  au  service  d’Autriche  ; mais  il  fut  quelques  années  après 
congédié  par  sa  propre  faute.  On  me  comprendra. 

Le  craniologiste  G ail. 

Sans  avoir  jamais  fait  une  étude  spéciale  de  craniologie,  j’eus 
trop  d’occasions  de  voir  le  docteur  Gall  en  consultations  ou  ailleurs, 
pour  ne  pas  reconnaître  en  lui  l’homme  de  génie.  Le  cours  de  le- 
çons qu’il  donnait  souvent  en  allemand,  excita  la  curiosité  de  plu- 
sieurs grands  personnages  , entre  autres,  de  LL.  AA.  RR.  le  duc  et 
la  duchesse  de  Sudermanie,  qui  me  prièrent  de  lui  demander  s’il 
voudrait  bien  leur  expliquer  son  système  en  français?  Il  y con- 
sentit, à condition  que  j’y  serais  présent  et  que  je  viendrais  à son 
aide,  si  quelques  mots  lui  manquaient.  Il  s’en  tira-à-merveille. 
Ce  succès  l’engagea  à publier  son  système  en  allemand  et  en  fran- 
çais, et  à me  charger  de  l’édition  française.  Mais  ce  fut  l’époque 
ou  ses  adversaires  coalisés  obtinrent  du  gouvernement  la  prohibition 
de  son  système,  comme  menant  droit  au  matérialisme.  Tout  cela, 
à juste  titre  dégoûta  Gall,  qui  quitta  Vienne,  pour  se  rendre  à Paris, 
où  il  n’eut  plus  besoin  de  moi. 

Joseph  Haydn. 

Mademoiselle  Madeleine  de  Kurzbeck,  ma  belle-sœur,  passait, 
parmi  les  amateurs  pianistes,  pour  la  première  de  Vienne,  et  quel- 
ques touristes  l’avaient  proclamée  comme  telle  dans  leurs  ouvrages. 


62 


Lorsque  Joseph  Haydn  avait  composé  quelque  nouvelle  pièce  de  mu- 
sique, il  venait  très-humblement  prier  mademoiselle  Madeleine  de 
l’essayer  la  toute  première,  parce  que,  disait-il,  il  ne  pouvait  bien 
juger  de  la  bonté  de  sou  travail,  que  d'après  l’extrême  délicatesse 
de  ses  doigts.  Presque  sans  voix  l’un  et  l’autre,  ils  chantaient  né- 
anmoins des  duos,  qui  avaient  tout  à la  fois  quelque  chose  de  sé- 
pulcral et  de  céleste.  Haydn  dinait  souvent  dans  la  maison  de  Kurz- 
beck,  montée  sur  un  grand  pied.  Très-sujet  à répéter  toujours  la 
même  chose,  il  parlait  avec  joie  des  honneurs  qu’on  lui  avait  ren- 
dus dans  la  Grande-Bretagne,  dont  l’Université  d'Oxford  l’avait  créé 
docteur  en  musique.  Mais  voici  son  histoire  favorite 

Etant  un  jour  à Londres  tout  seul  dans  sa  chambre  et  assis  à 
son  clavecin,  un  monsieur  entre,  enveloppé  dans  son  menteau,  et  lui 
demande  sans  préambule,  s’il  voudrait  composer  pour  lui  une  marche? 
Haydn,  peu  satisfait  de  sa  brusquerie  et  de  l'insignifiance  de  la  de- 
mande, lui  répond  laconiquement  qu’il  n’en  a pas  le  temps. — „Mais, 
docteur  Haydno  fixez-en  vous-même  le  prix.“  — „Cinquante  gui- 
nées.  “ — „Quand  puis-je  venir  la  chercher  ? — Dans  huit  jours;  à telle 
heure. “ — Il  fut  ponctuel,  Haydn  lui  joue  sa  marche , et  Jack  Tar 
ravi,  au  lieu  des  cinquante  guinées  demandées,  en  dépose  cent  sur 
le  clavecin;  donne  une  vigoureuse  poignée  demain  au  docteur  Haydn, 
qui,  ne  lui  ayant  pas  demandé  son  nom,  ne  l’a  jamais  su.  Il  l’a 
supposé  marin. 


Le  Prince  de  Ligne. 

A mon  arrivée  à Vienne,  en  1794,  j’eus  l'honneur  d'être  pré- 
senté au  célèbre  Prince  de  Ligne,  qui  faisait  le  charme  de  plusieurs 
salons.  J’eus  aussi  celui  de  le  voir  chez  lui  à la  ville  et  de  déjeûner 
en  nombreuse  société  h sa  villa  du  Kahlenherg.  11  fut  toujours  envers 
moi  d'une  amabilité  parfaite.  J’ai  entendu  de  sa  bouche  d’innombrables 
calembourgs,  qu’il  disait  gravement  et  n’en  riait  que  quand  les  autres 
avaient  cessé  de  rire.  Quelques-uns  de  ces  bons-mots  volaient  d’une 
capitale  à l’autre,  notamment:  le  Congrès  danse , mais  il  ne  marche 
pas.  On  sait  que  le  jour  avant  sa  mort,  le  prince  se  félicita  de  ce 
que  les  funérailles  d’un  maréchal  venaient  fort  à propos  pendant 
le  Congrès  , épuisé  dans  tous  les  genres  d’amusements,  de  fêtes  et 
de  parades. 


En  1813,  un  typhus  pétéchial,  qui  me  tint  dix-sept  jours  en  dé- 
lire, mit  ma  vie  dans  le  plus  grand  danger.  Le  prince  fit  souvent 
arrêter  sa  voilure  devant  ma  demeure  et  envoyait  son  laquais  de- 
mander de  mes  nouvelles.  Un  jour  qu’on  lui  fit  dire  que  j’étais  ex- 
cessivement mal , S.  A.  descendit  de  voiture  et  monta  chez  moi, 
pour  apprendre  au  juste  comment  j’étais.  Echappé  à la  mort,  à 
peine  fus-je  en  état  de  tenir  une  plume,  que  j’adressai  au  Prince 
mes  vifs  remercîrnents.  Il  répondit  moitié  en  vers,  moitié  en  prose. 
Ayant  été,  outre  plusieurs  consultations  avec  l’illustre  Jean -Pierre 
Frank,  très-amicalement  traité  par  le  docteur  Malfatti,  le  prince,  en 
vertu  de  la  bonne  œuvre  de  ce  médecin  envers  moi,  proposa  de  le 
nommer  dorénavant  Benfatli. 

Le  Prince  de  Ligne  appelait  les  souverains,  qui  prenaient  part 
aux  amusements  du  Congrès,  des  Rois  en  vacance. 

Quand  il  parlait  de  Catherine  II,  il  l’appelait  Catherine-le-Grand. 

La  devise  de  son  écusson  était  même  un  jeu  de  mots  de  sa  façon  : 
Quo  res  cunque  cadant  stat  scmper  linea  recta.  Ses  ancêtres  ne 
l’avaient  jamais  portée.  C’est  du  moins  ce  que  Mr.  Gœlhals,  gé- 
néalogiste et  héraldicien  de  profession,  m’a  assuré  à Bruxelles,  où 
je  passai  l’hiver  de  1844.  Ses  bons-mots  étaient  quelquefois  ma- 
lins; mais  quand  ils  lui  venaient  à l’esprit;  il  fallait  les  dire.  En 
société  d'hommes,  il  en  disait  de  grivois,  que  je  m’abstiens  de  ré- 
péter quoique  je  me  souvienne  de  plusieurs. 

Lorsqu’au  commencement  de  la  Révolution,  les  Français  s’em- 
parèrent de  la  Belgique,  les  archives  de  l'Ordre  illustre  de  la  Toison 
d'or  furent  transportées  à Vienne,  sous  la  garde  d’un  Mr.  B.,  leur 
directeur.  Contenant  les  documents  des  plus  grandes  familles  de  la 
Belgique,  plusieurs  nobles  de  ce  pays-là,  hommes  et  femmes  , qui 
avaient  à faire  des  preuves  de  seize  quartiers,  pour  obtenir  la  clef 
de  chambellan,  la  Croix  étoilée , divers  canonicats,  s’adressaient  à 
Mr.  B.,  qui  avait  le  renom  de  forger  des  quartiers  pour  ceux  dont 
l’arbre  généalogique  était  en  défaut.  Mr.  B.,  ayant  épousé,  à un 
âge  passablement  avancé,  une  belle  et  jeune  personne,  quelqu’un  de- 
manda un  jour  au  Prince  de  Ligne  si  Mr.  B.  avait  des  enfants?  — 
„Des  enfants  ?“  répliqua-t-il.  „Ne  savez-vous  donc  pas  que  Mr.  B. 
ne  fait  autre  chose  que  des  pères.  ? “ — 


64 

i 

Se  trouvant  vers  le  soir  dans  un  sallon  avec  plusieurs  grandes 
dames  au  moment  où  la  Lune  paraissait,  le  prince  en  furibond  se 
lève  de  sa  chaise  et  court  fermer  les  volets.  ,,Que  faites-vous,  cher 
Prince,  s’écrièrent  quelques-unes  de  ces  dames?44  — ,, Ce  que  je  fais? 
Je  veux  châtier  l’audace  de  Madame  la  Lune,  qui,  avec  ses  misé- 
rables quatre  quartiers,  a l’impudence  de  vouloir  se  frotter  à des 
dames  comme  vous,  qui  en  comptez  16,  32  et  64,  s’il  le  faut. 

La  cour  de  Londres  ayant  envoyé  à Vienne  un  ministre  plé- 
nipotentiaire, qui  était  fils  d’un  chirurgien,  plusieurs  de  nos  grandes 
dames  considérèrent  ce  choix  comme  un  manque  de  respect  envers 
l’auguste  cour  impériale  et  royale,  et  en  parlèrent  dans  ce  sens  au 
prince,  qui  leur  dit  gravement:  , .Mesdames,  je  vous  assure  que 

vous  vous  trompez.  Mr est  fils  d’un  des  plus  grands  saigneurs 

de  l’Angleterre.' 44  — Ce  jeu  de  mots  n’est  traduisible  en  aucune  lan- 
gue à moi  connue. 

La  comtesse  de  Roombeck  avait  un  salon  très-fréquenté,  entre 

T 

autres,  par  la  haute  Emigration  française.  Son  amie  intime  était  la 
baronne  de  Puffendorlf.  La  comtesse  de  Roombeck  (femme  d’un 
gentilhomme  belge)  était  très-grosse.  Ayant  à un  bal  masqué  chicané 
le  Prince  de  Ligne,  il  finit  par  leur  dire:  „Vous  vous  trompez,  beaux 
masques,  si  vous  croyez  que  je  ne  vous  connaisse  pas.  C’est  à 
Grotius  et  Puffendorff ' que  j’ai  l'honneur  de  parler.44  — Ce  sobri- 
quet leur  resta. 

Un  bon  ami  du  Prince  de  Ligne,  le  marquis  de  Bonnay,  l’agent 
des  Bourbons,  fit  l’épitaphe  suivante  du  Prince  de  Ligne,  qu’il  lui 
remit  de  son  vivant: 

Ci-gît  le  Prince  de  Ligne, 

Il  est  tout  de  son  long  couché , 

Il  a beaucoup  pêché, 

Mais  ce  n était  pas  à la  ligne. 


Anecdotes  Carlsbadoises. 

Dans  mes  Vingt-huit  ans  d' observation  et  d' expérience  à Carls- 
bad,  je  me  suis  fait  un  devoir  de  raconter  nombre  d’histoires  de 
maladies,  et  surtout  d’indiquer  celles  que  nos  eaux  ne  peuvent 
qu’agraver. 

Dans  ces  Mémoires  j’oflrirai  au  lecteur  une  macédoine  d'anecdo- 
tes, qui  donneront  l’idée  de  ce  qui  s’y  passe.  Je  n'aborderai  pas 


65 


la  chronique  scandaleuse,  qui  n’est  qu’exceptionncllemeut  à l’ordre 
du  jour,  vu  que  Carlsbad  n’est  qu’une  infirmerie,  où  l’on  vient  pour 
Hygiée  et  non  pour  Vénus  et  Bacchus;  où  la  haute  gastronomie  est 
peu  cultivée,  et  où,  sans  mourir  de  faim,  l’on  ne  mange  que  pour 
vivre  plutôt  qu’on  y vit  pour  manger.  Sans  un  certain  régime,  qui 
n’est  rien  moins  que  pénible,  la  cure  va  mal.  Quiconque  le  trans- 
gresse s’en  répont. 

1.  Parmi  les  premiers  malades  qui  me  consultèrent  en  1826,  se 
trouvait  une  darne  française,  aussi  distinguée  par  sa  naissance 
que  par  ses  vertus.  Me  promenant  un  jour  avec  elle,  elle  fut  pé- 
niblement affectée  de  l’air  maladif  et  souffreteux  d’une  femme 
estropiée,  dont  les  vêtements  annonçaient  la  misère.  La  dame 
me  pria  de  lui  remettre,  quoiqu’elle  ne  mandiat  pas,  un  billet  de 
cinq  florins , qui  furent  pour  la  pauvre  une  béatitude.  Nous  con- 
tinuâmes notre  courte  promenade.  Lorsque  nous  revîmes  la 
pauvre,  la  noble  dame,  se  répentant  de  lui  avoir  si  peu  donné,  me 
pria  d’échanger  le  billet  de  cinq  contre  un  de  dix  florins. 
Ne  se  doutant  pas  d’un  pareil  troc,  la  pauvre  tomba  presque  en 
syncope,  quand  je  lui  redemandai  les  cinq  florins.  Mais  quand 
elle  vit  comment  ils  étaient  remplacés,  sa  joie  fut  ineffable;  elle 
m’assura  même  qu’ils  suffiraient  à la  faire  vivre  au  moins  pen- 
dant dix  mois. 

2.  Un  seigneur  Polonais,  prodigue  de  son  argent,  ou  plutôt  de  son 
or,  n’arrivait  jamais  aux  fontaines,  sans  que  nos  bouquetières, 
instruites  de  sa  générosité , ne  l’assiégeassent,  en  lui  présen- 
tant un  bouquet.  Il  tirait  alors  un  ducat  de  sa  poche,  le  plaçait 
sur  l’ongle  du  pouce,  et  en  l’appuyant  contre  son  index,  le  lan- 
çait  aussi  loin  qu’il  pouvait.  A l’instant  toutes  ces  enfants  de 
Flore  se  précipitaient  sur  la  pièce  jaune,  et  plus  la  lutte  était 
ardente,  plus  leurs  jupons  se  dérangeaient,  plus  le  prince  riait. 
Cette  scène  se  renouvela  tous  les  jours  pendant  cinq  semaines. 
Il  n’a  laissé  aucun  imitateur.  Je  n’eus  point  à courir  après  les 
cinquante  ducats  hollandais,  qui  furent  mon  honoraire;  il  les  fit 
passer  d’un  seul  coup  de  sa  main  dans  la  mienne. 

3.  Un  célèbre  Beau  de  Londres  se  logea  en  arrivant  ici  chez  un 
épicier,  qui  vendait  aussi  des  gobelets  de  porcelaine.  Le  com- 

5 


mis  du  marchand  lui  en  ayant  présenté  un,  il  répondit  : ,, Dites, 
je  vous  prie,  à votre  patron , que  je  ne  suis  pas  encore  réduit 
à boire  de  l’eau;  que  je  ne  bois  autre  chose  que  du  bon  vin, 
et  que  s’il  a du  vrai  Claret , il  peut  m'en  envoyer  une  douzaine 
de  bouteilles.11 


f 


4.  J’ai  donné  des  soins  à un  ollicier  prussien,  venu  à Carlsbad  dans  k 
le  plus  déplorable  état  de  mélancolie.  Sa  misanthropie  l’ayant  i 
meme  porté  à insulter  ses  supérieurs,  il  fut  forcé  à quitter  le 
service.  L’éffet  de  nos  eaux  sur  son  physique  et  son  moral  fut 
tel,  qu’il  devint  calme,  aimable,  sociable  , et  me  laissa,  en  pre-  1 
liant  congé,  de  fort  jolis  vers  sur  la  clef,  qui  lui  avait  ouvert  ce 
lieu  de  béatitude,  où  le  conduisait  journellement  la  vertu  de  nos  t 
eaux. 


5.  L’intendant  d’un  prince  allemand , qui  préférait  parler  français,  e 
quoiqu’il  s’en  acquittât  assez  mal,  était  fier  d’avoir  bu  nos  eaux  l 
pendant  près  de  vingt  ans.  Quoiqu’elles  l’eussent  guéri,  la  se- 1 
coude  ou  troisième  armée,  il  craignait  les  rechutes.  Voulant I 
se  qualifier  du  titre  de  vétéran , il  se  nommait  toujours  le  vétéri-l 
nuire  de  Carlsbad.  Je  le  laissai  dans  sa  douce  illusion,  sansl 
jamais  le  corriger. 

6.  En  1841,  nous  vîmes  une  vingtaine  d’acteurs  et  d’actrices  fran-|l 


1 


çais,  arriver  du  Nord,  parmi  lesquels  se  trouvait  la  cé—  5 
lébre  tragédienne,  Mlle.  Georges.  Aucun  d’eux  ne  sachant 
un  mot  d’allemand,  leurs  difficultés  étaient  extrêmes.  J’en  eus 
pitié  et  leur  offris  mon  assistance.  Bientôt  tout  fut  organisé,  et, 8 
sur  les  étroites  planches  du  théâtre  thermal,  la  colossale  Demoi- Il 
selle  Georges  se  démenait  dans  Mer  ope,  Sémiramis  et  Macbeth, \\ 
comme  elle  l’aurait  fait  au  théâtre  de  la  Porte  Saint- Martin. 
Mr.  IJarel,  dirigeait  tout  cela.  C'était  un  homme  de  lettres,  jadisil 
préfet.  La  déclamation  et  la  voix  convulsive  et  sanglotante  de  Mlle  JL 
Georges  furent  plutôt  ridiculisées  qu'applaudiés ; tant  elles  ditfé-jîB 
raient  du  goût  tudesque.  Aussi  ces  histrions  ambulants  fit enljfl 
ils  de  pitoyables  affaires. 

Mc  trouvant  un  jour  chez  la  tragédienne  avec  cinq  ou  si>  SI 
personnes,  elle  se  lève  subitement  de  son  canapé,  vient  à tno|  1 
comme  une  flèche,  et  en  me  montrant  une  petite  éruption  qu'élit® 
avait  sur  une  de  ses  joues,  elle  me  prie  de  lui  dire  ce  que  j’eiiJ 


67 


pense:  „C’est  une  petite  dartre,  lui  répondis-je. “ — Flattée 

de  ce  diagnostic,  elle  s’écrie  avec  extase  Une  dartre  ? Eh,  mon 
Dieu,  Monsieur  le  docteur,  cela  vient  donc  de  l’Empereur!44  — 
Il  est  connu  que  Napoléon  - le  - Grand  n’avait  pas,  à la 
Louis  XIV  et  à la  Louis  XV,  des  favorites  avouées  et  l’on  sait 
qu’il  ne  se  refusait  pas  des  velléités  passagères.  Mademoi- 
selle Georges , sans  doute  en  conservait  un  glorieux  sou- 
venir. — Du  reste,  que  Napoléon  ait  eu  ou  non  les  dartres 
dont  il  avait  le  renom,  je  puis  assurer  que  Jean-Pierre  Frank 
raconte  dans  ses  Mémoires  biographiques , dont  je  suis  encore 
dépositaire,  comme  nous  le  verrons  bientôt,  que  lorsqu’en  1809, 
Napoléon  voulut  à Vienne  l’enrôler  au  service  de  France  pour 
diriger  le  département  médical;  Sa  Majesté  le  reçut  \lans  son  bain 
à Schônbrunn,  nu  comme  la  main,  et  que  Frank  admira  la 
beauté  et  la  pureté  da  sa  peau.  Il  refusa  la  grande  place  que  ce 
souverain  lui  offrit,  comme  incompatible  avec  son  âge  et  ses  in- 
firmités. 

7.  C’est  à juste  titre  qu’on  nomme  Carlsbad  le  chef-lieu  de  V hypo- 
condrie. J’y  ai  même  connu,  en  1830,  un  médecin  prussien 
âgé  de  50  ans,  très-instruit,  parlant  bien  de  toutes  choses  étran- 
gères à sa  monomanie,  et  d’une  société  fort  argréable,  mais  qui 
s'était  malheureusement  mis  en  tête,  qu’une  fourmillière  d'asca- 
rides  avait  abandonné  son  rectum  pour  venir  se  nicher  sous  son 
sternum , d’où  ils  ne  tarderaient  pas  à s’emparer  de  son  cerceau. 
Son  agitation  empirant  de  jour  en  jour,  nous  l’engageâmes  à 
quitter  Carlsbad. 

J’ai  connu,  non  ici,  mais  à Genève,  un  homme  respectable,  et 
raisonnable  d’ailleurs,  que  la  vue  d’une  poule  laisait  frissonner, 
parce  que,  s’imagineant  être  un  grain  de  blé,  il  tremblait  qu’elle 
ne  le  gobât. 

L Un  autre  médecin,  très-savant,  était  convaincu  que  ses  muscles 
s’ossifiaient  graduellement.  Il  se  fâchait  contre  ses  confrères, 
lorsqu’ils  l’assuraient  que  celte  ossification  était  incompatible 
avec  l’aisance  de  sa  marche  et  la  longueur  de  ses  promenades. 
Ces  deux  cas  prouvent  malheureusement  trop  bien,  que  les  con- 
naissances médicales  les  mieux  basées  ne  mettent  pas  toujours 
à l’abri  de  ce  que  les  Allemands  nomment  un  Steck-pferd , les 


I 


08 


Anglais  un  hobby-horse  et  les  Français  une  marotte , une  manie. 
Pauvre  humanité! 

9.  Tous  les  peuples  de  la  terre  ont  pour  les  sources  minérales  un  j 
respect  religieux;  partout  on  les  a ornées  de  temples;  les  j[ 
Pavons  les  consacraient  à des  dieux  et  à des  déesses;  chez  les 
Juils  et  les  Mahométans  les  ablutions  font  partie  des  pratiques 
religieuses;  les  poètes,  les  historiens,  les  médecins,  ont  rendu  >i 
hommage  à ce  pieux  sentiment,  que  les  siècles  n’ont  pas  ailiédi. 

Je  me  souviens,  entre  autres,  de  deux  personnages  de  haute  pi 
naissance,  dont  l’un  était  ecclésiastique  et  fixait  spécialement  ‘ 
l’attention  publique,  lesquels,  en  prenant  leur  premier  gobelet  au 
Mühlbrunn , y mirent  une  jovialité  bachique,  que  les  autres  bu-  <1 
veurs  d’eau  auraient  trouvée  convenable  en  sablant  du  cham-  ni 
pagne;  mais  nullement  en  buvant  nos  thermes,  que  Lobkowitz  nomme  il 
Fons  sacer. 


10.  Pour  prouver  le  danger  des  instructions  que  quelques  médecins  !i|j 
donnent  aux  malades,  qui  veulent  se  traiter  eux-mêmes;  je  dirai  Si 
d’abord,  que,  s’ils  sont  munis  d'un  attestât  de  pauvreté,  ils  trou-  ijf 
veront  toujours  et  sans  peine  un  médecin  qui  les  soigne  gratuite-  I 
ment.  — S’ils  sont  à leur  aise,  l’honoraire  n’est  pas  ruineux.il 
Ce  goût  d’autojalrie  ou  de  camaraderie,  en  suivant  les  conseils)! 
d’amis  toujours  plus  ou  moins  ignorants,  est  quelquefois  funeste,  4 
J’en  citerai  un  exemple  affreux.  — Un  malade  arriva  en  1831,(1 
muni  de  longues  instructions  qu’il  tenait  d’un  médecin  fort  en  1 


vogue,  qui  en  était  fort  amateur:  Au  bas  de  ces  instructions, || 


il  y avait  en  Postscriptum:  si  cependant,  il  vous  survenait  quel-  \ 
que  accident;  adressez-vous  au  docteur  * * *.  Ce  malade  bulll 
en  effet  l’eau  minérale;  mais  en  chambre  pendant  une  semaine. Il 
Dès-lors  il  lui  fut  impossible  de  continuer,  même  de  se  levertl 
dans  la  journée.  La  fièvre,  le  délire,  tout  devint  véhément  et  n 
alarmant.  La  famille,  chez  laquelle  il  logeait,  trouvant  sur  lait 
table  du  malade  les  instructions  d’après  lesquelles  il  s’était  di-  j 


fv  ? 


vit  que  j’étais  le  médecin  auquel  il  avait  été  recommandéil 


en  cas  d'accident,  et  m’appela.  C'était  un  typhus,  avec  le  plus  con-:| 
stant  délire.  Je  ne  le  vis  que  deux  fois,  vu  que  bientôt  il  ren- 
dit l’àme.  Un  typhus  peut  être  mortel  à Carlsbad  comme  ailleurs  ;) | 
mais  il  est  certain  que  l’usage  de  l’eau  sans  direction  quelcon-  > 


69 


que  ne  peut  qu’empirer  le  mal  et  accélérer  la  fin,  et  que,  si 
j’eusse  été  appelé  à l’arrivée  du  malade,  mon  premier  soin  eût 
été  de  lui  défendre  la  cure,  tant  que  dureraient  les  symptômes 
de  fièvre. 

il.  Un  malade  m’apporta  à onze  heures  du  soir  et  me  réveilla  pour 
me  faire  voir  ce  qu’il  croyait  des  calculs  biliaires,  dont  il  avait 
une  peur  excessive.  Ayant  reconnu  à la  lumière  de  deux  bou- 
gies que  c’étaient  des  fragments  d’une  poire  mal  digérée,  je  lui 
demandai  s’il  ne  dînait  pas  à la  Salle  de  Saxe?  Ne  comprenant 
pas  ce  que  ce  Restaurant  avait  de  commun  avec  mon  diag- 
nostic, je  lui  dis  que  je  savais  qu’on  y servait  tous  les  jours 
une  très  bonne  compote  de  poires,  dont  je  croyais  trouver  des 
fragments.  Le  lendemain  un  opticien  et  un  fort  microscope  con- 
firmèrent mon  diagnostic,  et  le  malade  fut  au  comble  du  bonheur. 

12.11  y a 25  ans  et  rien  n’a  changé  dès  lors  à cet  égard,  que  des 
joueurs  connus  arrivèrent  à Carlsbad  dans  l’espoir  d’engager  les 
autorités  à leur  permettre  d’y  ouvrir  publiquement  une  maison 
de  jeux  de  hasard.  Sans  les  faire  comparaître,  et  avant  même 
qu’ils  eussent  commencé  leurs  démarches,  le  Commissaire  de 
police  délégué  ici  pendant  la  saison  des  eaux,  épia  le  moment 
où  ces  projecteurs  de  tripot  ne  se  trouvaient  pas  chez  eux,  pour 
leur  laisser  sa  carte  de  visite.  Comprenant  fort  bien  le  sens  de 
cette  politesse,  ils  s’éloignèrent  de  Carlsbad  et  n’y  revinrent  plus. 

Quatre-vingt-cinq  ans  passés  a l’abri  de  la  pipe. 

Le  régné  végétal  n’a  produit  aucune  feuille,  qui  ail  eu  sur  les 
habitudes  sociales  une  aussi  grande  influence  que  l 'herbe  de  Nicot , 
c’est-à  dire  le  tabac.  Je  parle  du  tabac  à fumer,  qui  affecte  le  fu- 
meur et  ses  voisins,  tandis  que  le  tabac  à priser  n’affecte  que  le 
priseur.  Sans  examiner  médicalement  les  effets  que  la  fumée  peut 
avoir  sur  la  santé  de  ceux  qui  font  de  leur  bouche  un  tuyau  de 
cheminée,  je  dirai  néanmoins  que  celte  vapeur,  appliquée  à la  partie 
«supérieure  du  canal  intestinal,  ravive  et  délecte  le  fumeur,  tandis 
que  injectée  à l’autre  extrémité  du  même  canal,  elle  y lue  sans  pitié 
i ni  miséricorde,  ces  phalanges  de  petits  vers  blancs,  nommés  asca- 
rides., qui  ont  quelquefois  l’audace  de  s’y  nicher.  Ne  voyons-nous 
| pas  les  apprentifs  fumeurs  atteints  de  vertige,  de  nausées,  de  dé- 


70 


faillances?  Marchand,  valet  de  chambre  de  Napoléon,  ne  nous 
raconte-t-il  pas  dans  ses  Mémoires,  que  son  glorieux  maître,  si  rémar- 
quable  par  l’énergie  de  sa  volonté,  tomba  en  défaillance,  en  fumant, 
pour  la  première  lois  de  sa  vie,  une  pipe  que  le  Pacha  d’Egypte 
lui  avait  présentée  en  témoignage  de  bonne  harmonie? 


Les  gouvernements  , qui  savent  tirer  de  si  grands  revenus  de 
l’impôt  du  tabac,  sont  les  seuls  aux  quels  cette  herbe  narcotique  offre 
un  vrai  bienfait.  Mais  n’entraîne-t-elle  pas  une  immense  perte  de 
temps?  et  sa  vapeur  n’est-elle  pas  un  fléau  réel? 

Le  roi  d’Angleterre,  Jaques  I,  ne  considérait-il  pas  le  tabac 
comme  une  substance  procréée  par  les  démons  pour  les  non-fu- 
meurs ? Cette  narcotique  vapeur  n’a-t-elle  pas  changé  la  Société? 
Un  pilier  de  tabagie  ne  dèserte-t— il  pas  les  salons? 

Qu’en  sera-t-il  dans  l’autre  monde?  Le  tabac  y croîtra-t-il? 
L’aura-t-on  au  Paradis  ou  en  Enfer  ? 

À Genève  je  ne  vis  la  pipe  que  dans  la  bouche  des  fendeurs 
de  bois,  des  balayeurs  de  rues,  des  chareliers.  Maintenant  grands 
et  petits  fument  sur  les  bords  du  lac  Léman  et  du  Rhône,  comme 
sur  ceux  de  la  Seine  et  de  la  Loire,  du  Rhin  et  du  Danube,  de  la 
Moldau  et  de  la  Tèple. 

Mon  aversion  pour  cette  fumée,  qui  me  donne  des  vertiges, 
qui  irrite  mes  yeux,  est  telle,  que  je  n’ai  de  ma  vie  mis  les  pieds 
dans  une  tabagie.  En  épanchant  ma  bile  contre  ce  malheureux 
usage,  je  sais  fort  bien  que  je  prêche  dans  le  désert.  Aussi  n’est- 
ce  qu’historiquement  que  j’en  parle.  C’est  dans  ce  sens  que  je  ra- 
conterai les  deux  anecdotes  suivantes,  qui  prouvent  que  dans  ma 
ville  natale  on  attachait  à l’usage  de  la  pipe  une  vraie  derogeanee. 
Pendant  mes  études  en  Ecosse,  celle  fumée  était  presque  inconnue. 


Lorsqu'on  1788  je  fus  nommé  à Genève  membre  d’un  Comité, 
chargé  d’y  fonder  un  cercle  permanent  parmi  les  jeunes  gens  de 
mon  âge,  nous  louâmes  une  chambre  de  plus,  en  cas,  disions-nous, 
que  quelque  voyageur  allemand  nous  serait  présenté,  à qui  la  fan- 
taisie, pourrait  venir  de  fumer  une  pipe.  Pendant  les  deux  an- 
nées que  je  restai  encore  à Genève,  jamais  personne  ne  lit 

ouvrir  celle  chambre,  qui  est  bien  sûrement  aujourd’hui  la  plus  fré- 

quentée du  cercle  de  la  Petite  Maison  Sellon. 


71 


Lorsque  j’eus  achevé  mes  études  à Edimbourg-  en  1793,  mou 
excellente  mère,  brûlant  d’impatience  de  me  revoir,  voulut  apprendre 
au  juste  le  jour  de  mon  passage  par  Bâle,  pour  y venir  à ma  ren- 
contre. Tout  fut  si  bien  combiné,  qu’elle  arriva  de  Genève 
un  quart  d'heure  avant  moi,  elle  dans  sa  propre  voiture,  et  moi  avec 
un  veturino.  J’eus  pour  compagnon  de  voyage  un  vieux  Suisse, 
qui  de  Londres  à Bâle  n'avait  pas  cessé  de  fumer  et  par  consé- 
quent d’empuanter  mes  vêtements.  Aussitôt  que  ma  mère  et  moi 
nous  sommes  reconnus,  nous  couvrons  dans  les  bras  l’un  de  l’autre. 
Mais  quel  ne  fut  pas  mon  étonnement  de  me  sentir  repoussé  avec 
horreur  par  cette  tendre  mère,  qui  s’écria  en  flairant  le  tabac  dont 
j’étais  saturé:  „Ah  ! malheureux,  vous  avez  appris  à fumer  en  An- 
gleterre!“ — „Vous  vous  trompez,  chère  et  bonne  Maman;  voilà  le 
seul  coupable,  lui  dis-je,  en  lui  montrant  le  vieux  fumeur.  Sous  ce 
rapport,  je  reviens  d’Angleterre  aussi  pur  que  je  vous  ai  quittée. “ 
„Ah,  mille  pardons,  mon  ejifant  ! viens  donc  que  je  t’embrasse  !“  — 
Cette  scène  nous  prouve  suflisamment  qu’en  1793  un  jeune  homme 
de  bonne  maison  était  presque  déshonoré,  s’il  pratiquait  un  usage 
qui  maintenant  est  presque  du  bon  ton. 


Deux  Potentats,  deux  vers  et  un  savant. 

L’anecdote  suivante,  qui  eut  lieu  pendant  le  Congrès  de  Vienne, 
aurait  dû  être  insérée  dans  l’article  de  ces  Mémoires  oû  je  parle 
de  cette  illustre  assemblée  de  souverains  et  de  ministres.  Mais  l'ayant 
oublié,  j’aime  mieux  lui  assigner  une  place  moins  convenable,  que 
d’en  priver  mes  lecteurs. 

Carlsbad  d’ailleurs  a eu  aussi  ses  Congrès.  En  1712,  Pierre- 
le-Grand,  avec  Leibnitz  et  un  nombreux  Corps  Diplomatique,  y tra- 
vaillèrent aux  réformes  de  son  vaste  empire;  et  en  1819  toutes  les 
cours  germaniques  choisirent  notre  ville  thermale  pour  régler  les 
grandes  affaires  de  l’époque. 

Nous  avons  vu  p.  60,  que  l’empereur  François  était  prolondé- 
inent  versé  dans  les  lois  de  sa  anarchie;  et  le  défunt  chevalier 
de  Schreibers,  directeur  en  chef  les  divers  Cabinets  et  Musées  im- 
périaux de  Vienne,  m’a  assuré  que  Sa  Majesté  en  connaissait  toutes 
les  pièces  rares  et  remarquables.  Ce  savoir  fut  cause  que,  lorsque 


72 


l’empereur  Alexandre,  pendant  le  Congrès,  voulut  passer  en  revue 
ces  diverses  collections,  François  I lui  offrit  d’être  son  Cicerone. 
Il  s’y  trouvait,  entre  autres,  une  collection  de  vers,  conservés  à l’es- 
prit de  vin,  dont  le  docteur  Bremser,  tres-savant  dans  cette  branche 
de  l’histoire  naturelle,  avait  été  le  créateur,  et  dont  il  restait  le  con- 
servateur. On  voyait  dans  un  de  ces  bocaux  une  paire  de  vers  in 
flagrante  delicto  ; ce  qui  réduisait  à néant  le  système  de  génération 
Spontanée  , si  chaudement  combattu  par  ce  savant.  Lorsque  les 
deux  Potentats  se  trouvèrent  près  du  précieux  bocal,  Tardent  Brem- 
ser s’oublia  au  point  de  saisir  vigoureusement  le  bras  de  l’Auto- 
crate de  Toutes  les  Russies,  de  le  tirer  vers  l’objet  de  son  ad- 
miration, en  s’écriant  à haute  voix:  „Venez,  venez,  Sire,  que  je 

montre  à Votre  Majesté  un  phénomène  de  la  nature,  qui  à mes  yeux 
a plus  de  valeur  que  vos  deux  vastes  empires  !“ — Alexandre,  sur- 
pris de  tant  de  férveur  et  de  hardiesse,  se  tourne  vers  l’empereur 
François  et  lui  demande  „Si  ce  Monsieur-là  est  fou?u  — „Tant 
s'en  faut,  répondit  le  monarque  ; mais  il  est  un  peu  enthousiaste 
de  son  métier. 


Le  comte  Charles  de  Chotek. 

L’époque  de  l’administration  de  la  Bohème  par  S.  E.  Mr.  le 
comte  Charles  Chotek  a été  fidèlement  décrite  par  Mr.  le  conseiller 
de  Cercle  Paul-Aloys  Klar,  de  Prague,  dans  la  Libussa  de  1853.  — 
Je  ferai  chorus  avec  lui  en  disant  ici  ce  qu’ont  été  dans  mon  humble 
sphère,  hors  de  tout  service  public,  mes  relations  avec  cet  habile 
et  excellent  homme. 

M’étant,  à l’arrivée  du  comte  Chotek,  présenté  chez  lui  à 
Carlsbad,  en  1827,  ses  premières  paroles  furent:  „Vous  savez  ma- 
nier la  plume  et  en  plus  d’une  langue.  J’espère  que  vous  voudrez 
bien  remédier  à l’impardonnable  apathie  de  vos  confrères,  qui  s’op- 
posent à toute  espèce  de  progrès  scientifique,  que  je  voudrais  en- 
courager à Carlsbad.  Je  vous  prie  d’avoir  soiu  de  l’intellectuel; 
j’aurai  soin  du  matériel.44  — „V.  E.  sait  sans  doute,  répondis-je,  que 
j’ai  débuté  par  établir  des  bains  de  vapeur,  et  que  je  travaille  à une 
monographie  française  de  nos  Thermes,  seul  moyen  de  les  faire 
mieux  connaître  aux  étrangers.44 

Le  comte  me  pria  aussi  de  visiter  Teplitz,  Marienbad  et  Fran- 
zensbad;  de  lui  communiquer  mes  observations  sur  ces  établisse- 


73 


inents,  et  de  stimuler  les  médecins,  que  je  croirais  capables  de 
faire  chacun  dans  sa  sphère  ce  que  je  faisais  dans  la  mienne.  Le 
docteur  Heidler  ne  sut  pas  plus  tôt  que  je  me  ferais  un  plaisir  de 
corriger  son  manuscrit,  qu’il  se  décida  à écrire  en  français  sur  Marien- 
bad,  et  qu’il  passa  une  partie  de  l’hiver  suivant  à Prague,  que  j'ha- 
bitais, dans  ce  seul  but.  — En  1847  tout  ce  qui  figure  en  français 
et  en  anglais  dans  les  Vues  des  quatre  principaux  Bains  de  la  Bo- 
hèrne , tout  cela  fut  traduit  par  moi  dans  ces  deux  langues. 

Dès  mon  retour  à Prague  mes  relations  avec  M.  le  comte  de 
Chotek  s’établirent  de  la  manière  la  plus  franche,  la  plus  agréable 
et  la  plus  satisfaisante,  nous  étions  d’accord  dans  nos  opinions. 
Jamais  je  ne  lui  adressai  une  requête  en  forme.  Quelques  lignes 
écrites  en  français,  suffisaient  pour  lui  indiquer  ce  que  je  désirais 
voir  améliorer. 

Rien,  entre  autres,  ne  fit  à M.  le  grand-bourgrave  autant  de 
plaisir  que  tout  ce  que  je  lui  communiquai  sur  les  magnifiques 
hexamètres  de  Lobkowitz  In  Thermas  Caroli  IV.  Il  en  comprit 
toute  l’importance  pour  le  renom  passé  et  avenir  de  Carlsbad. 

L’immensité  de  ses  affaires  ne  l’empêchait  jamais  de  se  réjouir, 
quand  je  faisais  quelque  trouvaille,  telles  que  les  médailles  de  Wenzel 
Payr  , le  Journal  de  l’archiduc  Ferdinand  du  Tirol  et  de  Philippine 
Yelsern  et  autres  choses  dont  j’ai  déjà  parlé,  p.  52  et  suiv. 

S.  E.  comprit  à merveille  l’importance  présente  et  future  de 
mes  Almanachs.  Ayant  appris  que  l’employé  chargé  de  leurs  cen- 
sure n’était  pas  très-versé  dans  la  langue  française,  et  qu’il  me 
rayait  quelquefois  des  passages  qui  n’avaient  rien  d’inconvenant,  S.  E. 
m’offrit  d'être  mon  unique  censeur.  Pendant  le  voyage  qu’EIle  fit 
en  Italie,  l’ordre  fut  donné  d'envoyer  à sa  suite  les  M.S.  que  je  re- 
mettais à Prague  au  Bureau  Présidial.  J’en  reçusuns  igné  Imprimatur  : 

au  pied  de  ta  Colonne  Trajane 

C li  o te  k. 

M.  le  chevalier  de  Brème,  ministre  de  Sardaigne,  homme  très- 
pieux,  auquel  je  donnais  des  soins,  m’exprima  un  jour  son  chagrin 
de  ne  pas  trouver  à notre  paroisse  un  prêtre  qui  sût  assez  bien  le 
français,  pour  entendre  sa  confession.  Je  lui  promis  d'en  écrire  à 
M.  le  Grand-Bourgrave,  qui  eut  à l’instant  une  conférence  avec  le 


7-4 


Très-Révérend  grand-maître  de  l’Ordre  Sacré  et  militaire  des  chevaliers 
Porte-Croix  avec  l’Etoile  rouge.  Il  fut  décidé  que  dorénavant  une 
douzaine  d’élèves  (Alumnï)  dudit  Ordre  suivraient  le  cours  de  lan- 
gue française  à l’Université  de  Prague.  Dès  lors,  les  Catholiques  qui 
ne  savent  pas  l’allemand,  peuvent  trouver  dans  les  Bains  de  la  Bohème 
un  confesseur  qui  les  comprend.  La  première  fois  que  les  Anglais 
eurent  à Carlsbad  leur  service  divin,  M.  le  comte  Chol.ek,  ayant 
appris  qu’il  leur  manquait  un  tapis  pour  la  table  sur  laquelle-  de- 
vaient être  placés  les  livres  nécessaires  au  service,  leur  envoya  un 
tapis  de  velours,  brodé  par  madame  la  comtesse  de  Chotek.  La 
Congrégation  anglaise  fut  touchée  de  cet  acte  d’hospitalité  et  de 
tolérance  religieuse.  M’ayant  demandé  les  formalités  à observer 
dans  la  réponse  qui  devait  exprimer  leur  gratitude,  je  leur  dis  : 

,, Ecrivez  en  anglais:  son  Excellence  le  sait,  et  comme  si  c’était  au 
Lord-Lieutenant  de  l’Irlande. “ 

Lorsque  Miss  Adélaïde  Kemble,  chanteuse  du  premier  ordre, 
et  son  père,  Mr.  Charles  Kemble,  célèbre  tragédien,  arrivèrent  à Carls- 
bad, en  1837,  pour  leur  santé,  je  m’empressai  de  les  présenter  à 
Mr.  le  comte  et  à madame  la  comtesse  de  Chotek,  qui  s’y  trouvaient, 
ainsi  que  LL.  MM.  le  roi  et  la  reine  de  flannovre.  Ils  donnèrent 
une  charmante  soirée  musicale.  Miss  Ivemble  y chanta  à ravir;  le 
grand-bourgrave  l’accompagna  au  clavecin,  le  roi  Ernest  I se  tint 
debout  derrière  eux,  pour  tourner  la  feuille.  Quel  trio! 

Lorsqu’en  1835  j’écrivis  à l’usage  des  médecins  et  des  mala- 
des anglais,  mon  premier  Essay  sur  les  Eaux  de  Carlsbad,  M.  le 

Grand-Bourgrave  engagea  la  municipalité  à en  porter  les  frais,  et 

lui-même,  de  son  côté,  en  envoya  officiellement  à toutes  les  am- 
bassades et  légations  Autrichiennes,  pour  le  répandre  de  leur  mieux. 

La  permission  que  j’ai  donnée  à tout  habitant,  qui  a quelque 
annonce  ou  affiche  à faire  imprimer  en  français  ou  en  anglais  , de 

s’adresser  à moi  pour  les  corriger,  faisait  le  plus  grand  plaisir  au 

comte  Chotek,  qui  m’écrivait:  „.le  vous  remercie  de  toute  la  peine 

que  vous  vous  donnez.  Je  déteste  qu'on  rie  à nos  dépens,  en  quoi 
que^ce  soit.“ 

Jadis  , et  en  vers  et  en  prose,  on  n'entendait  que  des  jéré- 
miades sur  l'état  des  routes  qui  conduisaient  à Carlsbad,  surtout  de 
Saxe  en  Bohème.  Cette  importante  amélioration,  dont,  le  comte 


i J 


Chotek  s’occupa  particulièrement,  a changé  ccs 
nédiotions. 


lamentations  en  bé- 


Joseph  cl  Jean-Pierre  Frank. 

En  1833,  Joseph  Frank  vint  à Carlsbad  pour  sa  santé,  forte- 
ment délabrée.  Il  m’apprit  que  depuis  nombre  d’années  il  travaillait 
aux  Mémoires  biographiques  de  son  père  et  aux  siens,  qui  ne  de- 
vaient paraître  qu’outre-tombe.  Il  me  dit  avoir  choisi  la  langue  fran- 
çaise comme  la  plus  universelle,  à cause  delà  renommée  européenne 
de  feu  son  père.  Il  me  pria  de  lui  dire  avec  la  franchise  d’un  an- 
cien confrère  et  ami  ce  que  je  pensais  de  son  style.  J’en  corrigeai 
la  première  feuille,  qui  le  convainquit  que  ce  manuscrit  avait  abso- 
lument besoin  de  lime  et  de  ciseaux.  Nous  passâmes  l’hiver  suivant 
à Prague  à corriger  le  manuscrit,  et  un  autre  hiver  à Dresde.  Jo- 
seph Frank  retourna  à sa  villa  sur  les  bords  du  lac  de  Corne.  Il 
continua  la  rédaction  des  Mémoires  presque  jusqu’à  sa  mort  (18  dé- 
cembre 1842).  Sa  femme  ne  me  les  envoya  que  quelques  années 
après,  en  me  priant  de  chercher  un  éditeur;  ce  qui  ne  m'a  pas 
encore  réussi. 

Madame  Frank  étant  aussi  morte,  je  reste  dépositaire  et  plé- 
nipotentiaire de  ces  Mémoires. 

La  vie  de  ces  deux  médecins  remplissant  l’espace  d'un  siècle 
moins  trois  ans  (1745  à 1842),  depuis  la  naissance  de  Jean-Pierre 
jusqu’à  la  mort  de  Joseph;  les  Mémoires  n’ont  pu  être  brefs,  ils 
exigeront  de  quatre  à cinq  volumes  80, 

On  ne  saurait  les  comparer  à d’autres  biographies  médicales. 
Une  destinée  sans  pareille  en  plaça  pour  un  temps  les  auteurs  en 
Allemagne  et  en  Italie,  puis  en  Pologne  et  en  Russie,  dans  les  uni- 
versités de  Gôllingue,  de  Pavie,  de  Vienne,  de  Wilna  et  de  St.  Peters- 
bourg.  Leur  pratique  privée  et  très-étendue  les  mit  en  contact 
avec  des  personnes  de  toutes  classes.  Ils  eurent  les  relations  les 
plus  importantes  et  les  plus  variées  avec  de  puissants  Souverains, 
d’illustres  prélats,  hommes  d’Etat,  guerriers,  savants,  artistes.  L’ouvrage 
lui-même  contient  des  lettres  de  plusieurs  grands  personnages  sur 
les  sujets  les  plus  intéressants.  On  y voit  figurer,  outre  un  pape 
et  des  cardinaux,  trois  empereurs  autrichiens,  Joseph  IL,  Léopold  II. 
et  François,  ainsi  que  plusieurs  princes  et  princesses  de  leur  auguste 


76 


maison,  tels  que  l’archiduc  Ferdinand,  grand-duc  de  Toscane,  l’illustre 
archiduc  Charles,  le  savant  archiduc  Jean,  le  cardinal  archiduc 
Rodolphe,  etc.  etc.;  les  Czars  Alexandre  et  Nicolas,  deux  Czarines 
et  le  grand-duc  Constantin;  l’empereur  Napoléon,  Marie-Louise  et 
le  duc  de  Reichstadt;  le  roi  Louis  de  Hollande,  la  reine  Murat,  la 
princesse  Elise  Bacciochi,  et  plusieurs  autres  Napoléonides  encore 
vivants;  Louis  XVIII,  Charles  X,  le  duc  et  la  duchesse  d’Angoulème, 
le  duc  de  Bordeaux;  le  roi  Maximilien  de  Bavière,  le  margrave 
Chrétien-Frédéric  de  Bade;  les  présents  rois  de  Sardaigne  et  de  Na- 
ples, la  Reine-mère  Isabelle  d'Espagne  et  Don  Miguel  de  Porlugul. 
La  Vie  de  Joseph  Frank  est  pleine  de  détails  intéressants  sur 
plusieurs  maladies  singulières  qu’il  a traitées,  sur  ses  divers  voya- 
ges et  sur  son  séjour  en  Pologne  et  en  Russie;  sur  l’université 
de  VVilna,  sur  les  manières  et  les  mœurs  des  memes  contrées  à des 
époques  différentes.  On  y trouve  d’innombrables  anecdotes  rela- 
tives à la  musique  et  au  théâtre,  qu’il  aima  passionnément  et  qui 
eurent  une  grande  influence  sur  sa  vie. 

Dans  ces  Mémoires  d’outre-lombe  il  n’a  jamais  dit  que  la  plus 
pure  vérité;  et  complètement  satisfait  la  curiosité  de  ses  lecteurs. 
Les  anecdotes  de  toutes  sortes  y abondent.  Cet  ouvrage,  on  peut 
le  dire,  convient  à tout  homme  et  à toute  femme  d’une  éduca- 
tion libérale.  La  pédanterie  en  est  exclue,  et  la  médecine  y est 
traitée  d’une  manière  intelligible  à tous  les  dégrès  de  capacité.  Ces 
mémoires  me  paraissent  surtout  instructifs  pour  les  médecins  de 
grands  personnages,  et  amusant  pour  les  gens  du  monde. 

Les  maux  compliqués  de  Joseph  Frank  étaient  des  calculs 
urinaires,  des  varices,  la  goûte  et  des  dartres. 

V Encyclopédie  des  Sciences  Médicales  par  MM.  Alibert,  Barbier 
et  Bayle,  à l’occasion  de  la  traduction  française  des  Praxeos  medicœ 
Prœcepta,  Lipziæ  1812 — 1832  de  Joseph  Frank,  en  onze  volumes, 
contient  des  éloges  de  lui,  auxquels  je  réfère  mes  lecteurs. 

Quant  à Jean-Pierre  Frank,  j’ai  eu  trop  d’occasions  de  le  juger 
personnellement  pendant  son  séjour  à Vienne,  pour  avoir  besoin 
d’emprunter  à qui  que  ce  soit  son  oraison  funèbre. 

Durant  la  seconde  moitié  du  18.  siècle  et  le  commencement 
du  19e>  la  médéeine  n’a  certainement  pas  à se  glorifier  d'un  plus 
beau  nom  que  celui  de  Jean-Pierre  Frank.  On  a dit  beaucoup  en 


77 


son  honneur  et  gloire,  en  le  nommant  le  Père  de  la  Police  Médicale. 
Je  me  bornerai  à dire  que  dans  le  courant  de  mes  soixante  années 
de  pratique  à Vienne,  à Prague  et  à Carlsbad,  sans  parler  de  quel- 
ques villes  d’Allemagne,  que  j’ai  habitées  pendant  l’hiver,  j’ai  eu  l’occa- 
sion de  connaître  les  plus  illustres  médecins;  mais  que  je  ne  me  souviens 
d’aucun  qui  ait  réuni  à un  si  haut  degré  tout  ce  qu’on  entend  en 
général  par  un  grand  médecin.  Une  inépuisable  érudition,  médicale 
et  littéraire,  sans  la  moindre  pédanterie;  une  étonnante  mémoire, 
une  parfaite  élégance  en  écrivant  allemand,  italien  et  français. 

Il  parlait  de  tout  avec  la  plus  grande  clarté.  Sa  figure  était  impo- 
sante, ses  manières  très-affables.  Il  accueillait  et  traitait  le  pauvre 
avec  la  même  attention  que  le  riche.  En  un  mot,  il  réunissait  toutes 
ces  qualités  que  nous  aimons  à rencontrer  dans  le  médecin,  dans 
l’homme  d’Etat,  et  dans  ce  que  les  Anglais  appellent  a perfect 
Gentleman.  J’ai  eu  à Vienne  de  nombreuses  occasions  de  juger  de 
ses  mérites  dans  des  circonstances  délicates.  Je  me  suis  toujours 
étonné  de  trouver  tant  de  savoir  réuni  à la  simplicité  hippocratique. 

Sit  patri  et  filio  terra  levis. 

Je  termine  cette  notice  par  une  singulière  anecdote,  qui  eut 
lieu  entre  Jean-Pierre  Frank  et  moi,  dans  laquelle,  même  en  se 
trompant,  il  montra  toute  la  noblesse  de  son  caractère  : 

Une  noble  fiancée,  dont  la  famille,  établie  à Vienne,  passait 
l’été  aux  Bains  de  Baden,  fut  saisie  de  violentes  douleurs  intestinales. 
N’ayant  jamais  employé  aucun  des  médecins  de  l’endroit,  et  quoique 
ayant  besoin  du  plus  prompt  secours,  elle  voulut  absolument,  parce  qu’à 
Vienne  j’étais  son  médecin,  qu’on  me  fit  chercher.  Ses  parents  y 
consentirent;  on  m’envoya  une  voilure  en  toute  hâte.  À peine  était- 
elle  partie,  que  la  mère  de  la  malade  apprit  que  l’illustre  Jean-Pierre 
Frank  venait  d’arriver  à Baden,  pour  prendre  congé  de  S.  M.  l’empereur 
François,  dont  il  quittait  le  service  pour  celui  de  l’université  de  Wilna. 
Ayant  renoncé  à celui  de  l’empereur  d’Autriche,  en  conséquence  de 
toutes  les  vexations  et  persécutions,  que  ses  ennemis  lui  avaient  fait 
éprouver,  on  conçoit  que  cette  audience  de  congé  ait  pu  boulever- 
ser un  homme  d'un  caractère  aussi  sensible.  C’est  dans  ce  critique 
moment  qu’il  passa  du  cabinet  de  l’empereur  à la  chambre  de  la 
malade,  que  l’agitation  de  son  esprit  ne  lui  permit  pas  de  bien  exa- 
miner. Quoi  qu'il  en  soit,  ne  voyant  dans  son  mal  qu'une  légère 


78 


affection  nerveuse,  il  prescrivit  une  potion  calmante  et  tranquillisa 
la  malade  et  ses  parents.  — J’arrive  quatre  ou  cinq  heures  après; 
la  mère  toute  radieuse  vient  au  devant  de  moi  et  me  conte  que 
l’illustre  Frank  leur  était  comme  tombé  du  ciel,  pour  les  tranquilliser 
sur  l’étal  de  la  malade.  Je  fus  conduit  auprès  d’elle,  et  à mon  ex- 
trême surprise  je  lui  trouvai  tous  les  symptômes  d’une  inflamma- 
tion intestinale,  qui  exigeaient  sans  délai  un  traitement  antiphlogisti- 
que. Je  lis  comprendre  à l’excellente  mère  tout  ce  que  ma  posi- 
tion avait  de  critique,  pour  un  jeune  médecin,  de  prescrire  un  traité— 
ment  tout-à-fait  opposé  à celui  que  venait  d’ordonner  l’une  des 
plus  grandes  autorités  médicales  de  l’Europe.  La  comtesse,  voyant 
l’assurance  avec  laquelle  j'avais  caractérisé  le  mal  de  sa  fille,  me 
dit:  „Je  comprends  votre  position  et  vous  plains  de  tout  mon  cœur; 
mais  agissez  en  toute  liberté. “ La  malade  fut  saignée  et  traitée 
comme  l’exigeait  une  entérite  bien  prononcée.  Le  résultat  justifia 
mon  diagnostic.  Des  évacuations  critiques  survinrent,  et  tout  alla  à 
souhait.  Baden  fourmillant  alors  de  tout  ce  que  la  Cour  de  Vienne 
avait  de  plus  brillant,  la  maladie  de  la  noble  fiancée,  la  hardiesse 
que  j’avais  mise  à contredire  l'illustre  Frank,  m’exposèrent  aux 
gloses  les  plus  sévères.  Je  restai  trois  jours  à Baden.  Mais  le  danger 
une  fois  passé  on  me  prôna  et  en  vers  et  en  prose.  Je  fus  même  com- 
paré ci  Fernand  Cortez,  qui  après  son  débarquement  brûla  sa  flotte 
pour  s’ôter  tout  moyen  de  retraite.  Mais  qu’eût-on  dit  de  moi , si 
le  succès  n’avait  pas  justifié  mon  audace  ? 

Comment  Frank  prit-il  ma  conduite? — Admirablement. 

Au  moment  même  où  j’adoptai  un  traitement  opposé  au  sien , je 
lui  envoyai  une  estafette  à Vienne,  pour  l’en  instruire.  Sa  réponse 
fut  digne  de  lui , m’assurant,  en  m’en  remerciant  de  tout  son  cœur, 
que  j avais  agi  envers  lui  comme  il  aurait  agi  envers  moi  en  cas 
pareil;  en  un  mot,  sa  réponse  fut  de  la  plus  noble  amabilité.  Son 
erreur  de  diagnostic  se  conçoit  dans  une  émotion  pareille  à la  sienne. 

Mr.  de  Chateaubriand. 

La  plus  intéressante  rencontre  que  m’ait  offert  Carlsbad,  dans 
le  cornant  des  29  années  que  jy  ai  passées,  fut  incontestablement 
celle  de  M.  le  vicomte  de  ( hateaubriand,  venu  ici.  au  mois  de  mai 
1833,  pour  avoir  une  entrevue  avec  S.  A.  B.  Madame  la  duchesse 


79 


d'Angoulètne,  ayant  eu  l’honneur  d’être  son  Cicerone  auprès  de 
chacune  de  nos  Ondines,  ce  fut  en  présence  du  furieux  et  débon- 
naire Sprudel,  que  je  Jui  expliquai  l’origine  thermale  du  nom  Bourbons . 
J’appris  donc  au  chaleureux  ami  de  ces  princes  proscrits,  que  les 
anciens  Gaulois  avaient  une  déesse  des  Thermes,  nommée  Vorvonne; 
qu’on  avait  trouvé  à Bourbonne- les-Bains  une  inscription  votive,  dans 
laquelle  le  Romain  C.  Jatinius  rendait  grâce  à la  déesse  Vorvonne 
de  la  guérison  de  sa  fille  Cocilie  par  l'usage  des  eaux;  que  des 
statuettes  et  des  urnes  avaient  été  trouvées  dans  l’endroit,  qui  con- 
firment sans  réplique  que  Vorvonne  était  la  déesse  des  Thermes 
de  la  Gaule;  Bourbonne- les-Bains  s’écrivait  jadis  Borbonne,  Vervonne 
ou  Vorvonne,  qui  veut  dire  en  langue  celtique  chaude  fontaine,  de 
vero  chaud,  et  non,  fontaine.  Telle  est  l’origine  de  trois  villes  de 
France,  Bourbonne  - les  - Bains  , Bourbon  - l’Archambaud , Bourbon- 
Lancy  ; par  conséquent  celle  du  nom  delà  maison  royale  de  Bourbon. 

A ma  grande  surprise,  cette  étymologie,  quoique  exactement 
racontée  dans  le  Précis  historique  sur  les  eaux  minérales  les  plus 
usitées , par  Alibert,  médecin  de  Louis  XVIII.  et  de  Charles  X.,  était 
aussi  inconnue  au  savant  Chateaubriand  qu’à  madame  la  duchesse 
d’Angoulème. 

En  passant  le  petit  pont  voisin  du  Sprudel,  nous  vîmes  (ce  qui 
est  aboli  depuis  1849)  des  bouchers  qui  épilaient  des  cochons  au  Sprudel 
et  des  servantes  qui  y échaudaient  et  y plumaient  de  la  volaille. 
Ayant  demandé  à Mr.  de  Chateaubriand  s’il  savait  quelle  ville  de 
France  tirait  son  nom  de  cet  usage,  il  m’avoua  n’en  pas  savoir 
davantage  que  de  l’origine  du  nom  des  Bourbons.  Je  lui  racontai 
donc,  encore  d’après  Alibert,  que  la  ville  thermale  de  Plombières 
en  Lorraine  fut  nommée  Plumaria  (ex  pluma),  et  qu’avec  le  temps 
on  fit  de  Plumières,  Plomières  et  Plombières,  sans  que  le  plomb  y 
eut  eu  la  moindre  part.  Mr.  de  Chateaubriand  rit  de  bon  coeur  de 
sa  propre  ignorance.  Je  le  fis  rire  aussi,  en  lui  racontant  l’anec- 
dote suivante. 

Un  de  nos  marchands  du  Wiese,  auquel  je  montrai  Mr.  de 
Chateaubriand  au  moment  où  il  entrait  dans  un  de  nos  beaux  maga- 
sins de  verreries,  me  répondit  naïvement:  yEh,  que  m'importe  Mr. 
de  Chateaubriand,  quand  il  est  dans  la  boutique  d’un  autre  !“ 


80 


Je  me  gardai  bien  de  rappeler  à l’auteur  du  Génie  du  Christia- 
nisme et  des  Martyrs  le  malheureux  sort  des  Bourbons,  ses  amis  et 
ses  maîtres,  qu’il  venait  voir  dans  l’exil:  Charles  X.,  le  duc  d'Angou- 
lème  et  le  duc  de  Bordeaux  à Teplitz  ; madame  la  duchesse  d’Angou- 
lème  et  sa  nièce  Mademoiselle  (maintenant  duchesse  douairière  de 
Luques)  à Carlsbad.  Je  lui  fis  seulement  observer  que  la  déesse 
des  Thermes  de  la  Gaule  avait  fort  mal  protégé  les  Bourbons,  qui 
tiennent  d’elle  leur  nom,  et  qui,  quoique  leur  marain  les  a traités 
en  marâtre. 

Si  en  1833  j’avais  su  tout  ce  que  j’appris  en  1836  sur  les 
infortunes  de  Louis  XVII.,  et  sur  ceux  qui  en  furent  les  auteurs, 
c’est-à-dire,  ses  deux  oncles,  Louis  XVIII.  et  Charles  X.,  il  est  pro- 
bable que  j’aurais  tenu  à Mr.  de  Chateaubriand  un  autre  langage,  et 
que  je  me  serais  permis  de  lui  dire,  que  la  chute  des  Bourbons 
n’était  qu’un  juste  châtiment  de  leurs  méfaits. 

Etymologie  du  nom  de  Napoléon  I. 

Si , après  avoir  instruit  Mr.  de  Chateaubriand  de  l’origine 
thermale  du  nom  des  Bourbons,  j’avais  su  en  1833  ce  que  je  n’ai 
appris  qu’en  1846,  sur  le  nom  de  Napoléon  J,  je  lui  aurais  proba- 
blement raconté  à cet  égard  ce  qu'il  ignorait  certainement,  puisque 
c’est  uniquement  basé  sur  une  étymologie  Slave. 

Depuis  longtemps  on  expliquait  en  Bohème  comment  le  nom 
Slave  de  celui  qu’on  se  plut  à appeler  l'homme  du  destin , exprime 
sa  gloire  militaire. 

Na  pôle  on  I (pervni) 

Sur  le  champ  lui  le  premier . 

(de  bataille). 

Celte  singulière  observation  philologique,  faite  par  des  savants 
slaves  du  premier  rang,  entre  autres,  par  Winaricky,  est  des  plus 
frappantes.  Bien  jusqu’à  présent  ne  m’indique  qu'elle  soit  connue 
en  France,  et  si  elle  l’était,  ce  ne  serait  que  par  mon  Almanach  de 
1845,  ch.  XVIII.  Napoléon  lui-même  en  eût  été  probablement  flatté, 
et  ses  adulateurs  auraient  fortement  fait  mousser  cette  remarquable 
coïncidence  de  nom  et  de  gloire.  Qui  sait  même  s’il  n’en  eût  pas 
adroitement  profité  dans  ses  rapports  politiques  et  guerriers  avec  les 


81 


populations  slaves?  D’un  autre  côté,  si  cette  interprétation  était 
flatteuse  pour  la  personne  et  pour  le  règne  de  Napoléon  Premier, 
elle  aurait  été  de  fort  mauvais  augure  pour  ses  successeurs  homo- 
nymes. Un  empereur  des  Français,  désigné  par  son  nom,  comme 
le  second , le  troisième , voire  même  le  dix-huitième  sur  le  champ 
de  bataille , eût  fourni  à coup  sûr  matière  à raillerie. 

Le  peuple  Bohème,  après  la  paix  d’Amiens,  lorsque  le  nom  de 
Napoléon  remplaça  celui  de  Buonaparte,  qui  leur  avait  été  inin- 
telligible, en  fut  comme  électrisé.  Les  paysans  pensaient  que  ce 
nom  était  celui  de  l’homme  qui  devait  illustrer  leur  état  et  les  dé- 
livrer de  leurs  corvées.  Ils  lui  étaient  si  sincèrement  dévoués  que 
meme  les  autorités  et  les  employés  ne  savaient  quelquefois  com- 
ment agir  envers  eux,  et  qu’on  ne  pouvait  leur  ôter  de  l’esprit,  que 
cet  homme  ne  fût  l’empereur  Joseph  lui-même,  qui,  de  ses  propres 
mains  avait  tenu  les  cornes  de  la  charrue  à Rautnitz  en  Moravie, 
et  que  ce  souverain,  vu  les  obstacles  qu’on  opposait  à ses  projets 
de  réforme,  s’était  rendu  en  France,  d’où  il  avait  ramené  de  gran- 
des forces  pour  les  réaliser.  Les  paysans  y croyaient  d’autant  plus 
terme,  qu’on  racontait  dans  le  pays  que  Napoléor  fait  graver 

sur  la  médaille  de  son  couronnement  un  soc  de  charrue  et  un  livre, 
î (probablement  le  code  des  lois),  comme  les  seuls  emblèmes  de  sa 
puissance.  Mais  Napoléon  ne  s’attacha  point  aux  Slaves  occiden- 
taux, et  ne  prit  même  aucun  intérêt  aux  Polonais,  qui  avaient  versé 
leur  sang  pour  lui. 

Incrusta  tiens. 

Un  très -heureux  hasard,  dans  lequel  j’ai  été  parfaitement 
secondé,  m’a  fourni  au  mois  de  mai  1854,  l’occasion  d’introduire  à 
’Carlsbad  une  branche  nouvelle  d’industrie,  dont  il  est  difficile  de 
prévoir  l’étendue  et  toutes  les  applications  qu’on  pourra  en  faire. 

M.  le  docteur  Meissner  ayant,  pendant  l’automne  de  1853,  vi- 
sité l’Auvergne,  pays  riche  en  eaux  minérales,  et,  ainsi  que  le  nôtre, 
éminemment  remarquable  par  ses  formations  et  autres  restes  vol- 
caniques; Mr.  Meissner,  dis-je,  frappé  des  fines  incrustations  opé- 
rées dans  une  de  ces  sources,  m’apporta  comme  échantillon  le  mé- 
daillon incrusté  du  buste  de  Molière  et  des  Observations  sur  la 

6 


82 


source  incrustante  de  Saint- Alyre  dans  un  des  faubourgs  de  Cler- 
mont-Ferrand. 6e>  édition,  1847. 

Je  vis  à l’instant  dans  ce  charmant  médaillon,  d’un  blanc  très— 
légèrement  jaunâtre,  une  nouvelle  et  intéressante  branche  d’industrie, 
c'est-à-dire,  le  moyen  de  taire  des  bas-reliefs  de  toute  espèce,  por- 
traits et  autres  Souvenirs  de  Carlsbad.  Je  fis  part  à l’instant  de 
celte  nouvelle  conquête  à notre  Commune,  par  l'organe  d'un 
de  ses  conseillers,  le  docteur  Mannl,  qui  associa  à son  travail 
notre  habile  chimiste  et  pharmacien  Hugues  Goltl , qui  comprirent 
toute  l’importance  de  la  chose,  que  je  n’aurais  pu  mettre  en  meil- 
ternes  mains. 

David  Becher,  en  1776,  eut  le  premier  l’heureuse  idée  de 
faire  polir  les  pierres  du  Sprudel , et  son  premier  plateau  figure  en- 
core au  Musée  Impérial  de  Vienne,  tel  qu’il  en  fit  hommage  à l’im- 
pératrice Marie-Thérèse,  dont  il  reçut  une  bague,  puis  une  tabatière. 
Tout  récemment,  pendant  le  séjour  de  LL.  MM.  II.  à Prague  (du 
3 au  10  juin  1854),  notre  Commune  députa  M.  le  bourgmestre  J.-P. 
Knoll,  pour  présenter  à S.  M.# l’impératrice  Elisabeth  un  miroir  de 
toilette,  dont  le  cadre  est  composé  des  plus  beaux  morceaux  de  Spru- 
del - Stem. 

La  formation  do  bas-reliefs  de  toute  espèce,  dont  on  s’occupe 
au  moment  où  j’écris  l’histoire  de  celte  innovation,  à l’instar  de  ce 
qui  se  fait  aux  sources  de  l’Auvergne,  est  un  champ  nouveau  qui 
s’ouvre  à l'industrie  de  Carlsbad.  Les  premiers  essais  ont  parfaite- 
ment réussi.  Nous  ne  les  décrirons  pas,  et  comme  il  ne  peut  y 
avoir  que  du  progrès,  chacun,  en  lisant  cet  article,  peut  constater 
ceux  qu’aura  fait  cette  industrie,  qui  a déjà  grandement  dévancé  les  i 
bouquets,  les  presse-lettres,  les  crucifix  incrustés  qu’on  vend  près  i 
du  Sprudel. 

Comme  document  historique,  je  consigne  ici  ce  qu’on  lit  p.  7, 
dans  la  brochure  déjà  citée  et  publiée  à Clermont-Ferrand. 

,, Parmi  les  corps  nombreux  qui  sont  exposés  à l’action  incrus- 1 
tante  des  Eaux  de  Ste.  Alyre,  on  remarque  avec  surprise  des  mou-  [ 
les  ou  des  empreintes  de  médailles  et  de  bas-reliefs,  dont  les  traits  I 
les  plus  délicats  sont  bientôt  retracés  par  les  matières  calcaires  qui  { 
se  déposent  comme  l’albâtre,  en  en  suivant  également  tous  les  con-igi 
tours.  Ce  que  l’on  n’avait  pu  faire  qu’en  Italie,  aux  Bains  de  St.  » 


Philippe  en  Toscane,  se  reproduit  journellement  à St.  Alyre.  Une 
source,  nouvellement  découverte,  ajoute  encore  à ce  prodige;  ses 
eaux,  laissant  déposer  une  multitude  de  cristaux  brillants,  qui  scin- 
tillent à la  lumière,  et  recouvrent,  sans  en  altérer  les  formes,  tous 
les  corps  exposés  à l’action  de  cette  source  merveilleuse.*4 

„Le  dépôt  incrustant,  qui  recouvre  ces  différents  objets,  est 
blanc-jaunâtre,  formé  en  grande  partie  de  carbonate  coloré  par  une 
petite  quantité  de  fer  hydroxide.  Il  se  moule  exactement  sur  tous 
ces  corps  et  l’on  peut  voir  au  cabinet  et  au  jardin  de  l’établisse- 
ment une  grande  variété  d'objets  de  toute  nature,  déguisés  par  une 
couche  calcaire,  qui  leur  donne  l’apparence  de  la  pierre.  Des  chevaux, 
des  vaches  et  d’autres  animaux,  préalablement  bourrés  et  montés, 
ont  été  soumis  à l’action  de  cette  fontaine  et  figurent  dans  le  jar- 
din comme  des  statues  ébauchées.44 

„Une  source  nouvelle  à été  récemment  acquise  par  Mr.  Clé— 
mentel.  S’échappant  du  sol  à peu  de  distance  de  son  établissement, 
elle  y a été  conduite  par  des  canaux  souterrains;  et  on  l’a  utilisée 
pour  la  fabrication  des  camées,  des  médailles,  etc.  Le  dépôt  qu’elle 
abandonne  est  d’une  telle  blancheur,  qu’aucune  source  calcarifère, 
môme  celle  de  St.  Philippe  en  Toscane,  n’en  produit  d’aussi  blanc, 
d’aussi  net,  d’aussi  parlait.  D’admirables  collections  de  camées,  de 
médailles  et  d’autres  objets  incrustés,  sortent  journellement  du  ca- 
binet et  de  la  fabrique  d’incrustation  de  Mr.  Clémentel.  Ces  objets, 
soigneusement  emballés,  s’expédient  au  loin  et  sont  de  plus  en  plus 
recherchés.44 

„Ces  beaux  produits  figurèrent  à Paris  à l’exposition  publique; 
mention  honorable  fut  faite  de  cette  intéressante  fabrication,  que 
Louis-Philippe  daigna  encourager,  en  adressant  au  propriétaire  de 
bienveillantes  et  flatteuses  paroles.44 

Ces  détails  étaient  plus  que  suffisants  pour  engager  notre  mu- 
nicipalité à y donner  toute  son  attention.  Tout  ce  qui  se  trouve 
et  se  trouvera  à Carisbad  dans  ce  genre  d’incrustation,  est  et  sera  la 
suite  du  médaillon  reçu  de  Clermont-Ferrand. 

Avant  d’avoir  demandé  l’assistance  de  M.  Hugues  Goltl,  qui 
se  trouvait  absent  pour  peu  de  temps,  un  gentilhomme  polonais,  Mr. 
Henri  Stecki,  ayant  vu  chez  moi  le  médaillon  de  Molière,  venu  de 
Clermont-Ferrand,  fit  de  son  côté,  mais  dans  des  moules  de  plâtre, 


84 


quelques  expériences,  qui  lui  donnent  au  moins  la  priorité  des  essais, 
auxquels  il  renonça  dès  qu’il  vit  ces  recherches  en  bonnes  mains, 
et  d’autant  plus  volontiers  que  son  départ  de  Carlsbad,  après  sa 
cure,  était  prochain. 

Le  charpentier  Tschamarhel,  fils  de  la  personne  qui  vend  au 
Sprudel  des  bouquets,  des  crucifix  et  autres  incrustations,  fort  in- 
férieures à celles  de  l’Auvergne,  avait  parfaitement  réussi,  il  y a 
sept  ans,  à faire  des  incrustations  aussi  fines  que  celles  d’aujord’hui. 
N’étant  soutenu  par  personne;  n’ayant  cherché  aucun  soutien, 
et  ne  pouvant  faire  aucune  dépense  pour  mettre  la  chose  en  train; 
ce  n’est  qu’au  mois  de  juillet  1854,  qu'il  me  montra  la  colonnade 
du  Sprudel , aussi  bien  incrustée  que  celles  d’aujourd’hui. 

Le  choiera  à Prague  en  1832. 

Après  m’avoir  suivi  dans  les  brillants  salons  de  plusieurs  ca- 
pitales, j’espère  que  le  lecteur  voudra  bien  m’accompagner  chez  les 

malades  de  Prague,  atteints  du  choiera  pendant  l’hiver  de  1832. 
* 

A son  apparition,  j’offris  mes  services.  Le  district,  qui  me  fut 
assigné,  était  le  Podskal,  dont  le  nom  est  presque  synonime  de  der- 
nière classe  du  peuple.  L’allemand  n’y  est  presque  pas  compris. 
Aussi  fut-ce  par  interprètes  que  je  parlai  à mes  malades,  que  je  trou- 
vai â tous  égards  très-obéissants.  Ils  me  témoignèrent  de  l’atta- 
chement; du  moins  lorsqu’un  nouveau  malade  était  annoncé  au  Co- 
mité Sanitaire,  on  demandait  souvent  le  Français  ( Franzoùsky J.  Il  est 
vrai  que  je  me  montrai  un  peu  plus  libéral  que  d’autres  médecins 
du  district  dans  la  distribution  gratuite  du  pain,  du  bois  et  des  cou- 
vertures, à laquelle  j’étais  autorisé.  Cette  population,  imprévoyante 
et  ivrogne  à l’excès , était  pleine  de  préventions  contre  les  hô- 
pilaux  consacrés  au  choiera. 

La  maladie  se  montra  dans  les  hautes  et  belles  rues  de  Prague, 
comme  sur  les  bords  de  la  Moldau. 

Je  ne  fus  appelé  que  deux  fois  chez  des  malades  en  état  de 
payer  les  remèdes  que  je  leur  prescrivais.  Les  causes  occasion- 
nelles du  choiera  me  parurent  presque  toujours  un  refroidissement 
des  logements  étroits,  humides,  entassés;  une  mauvaise  nourriture, 
l’ivrognerie,  et  surtout  les  diarrhées.  Le  choiera  est  d’une  na- 
ture si  spéciale,  qu’une  erreur  de  diagnostic  est  presque  impossible 
et  le  pronostic  très-facile. 


85 


Le  danger  ne  se  juge  pas  d’après  l’abondance  des  vomisse- 
ments et  des  selles,  toujours  aqueuses,  plus  ou  moins  claires , 
jamais  féculentes.  L’état  du  pouls,  les  battements  du  cœur,  le  froid 
glacial,  les  sueurs  visqueuses,  le  cercle  bleu  autour  des  yeux,  la 
suppression  des  urines,  indiquent  le  plus  ou  moins  de  danger.  J’ai 
vu  même  une  dame  de  36  ans  paraître  mieux  à tous  égards  pen- 
dant trois  jours  de  circulation  suspendue,  et  dont  le  pouls  reparut 
régulièrement  le  malin  du  4e-  jour,  et  qui  mourut  cependant  la 
même  soirée,  conservant,  comme  presque  tous  les  cholériques , sa 
présence  d’esprit  jusqu’au  dernier  soupir. 

Cet  exemple  prouve  que  la  réaction  peut  avoir  lieu  sans  que 
le  malade  soit  sauvé.  J’ai  vu  un  ivrogne  fieffé,  qui  trouva  moyen  de 
se  procurer  deux  pintes  ( Seidel ) de  brandvin  et  qui  les  avala  le  jour 
même  de  sa  mort.  J’ai  vu  aussi  un  malade,  sans  pouls  depuis  deux 
jours,  fumer  une  pipe  deux  jours  avant  sa  mort,  ayant  déjà  les 
membres  roides,  étendu  transversalement  sur  son  lit,  les  pieds  sur 
une  chaise,  ne  supportant  ni  couverture  ni  oreiller. 

Les  saignées  ne  m’ont  pas  réussi;  je  les  employais  rarement; 
mais  assez  souvent  les  sangsues. 

Outre  les  frictions  spiritueuses-camphrées  et  cantharidées , les 
sinapismes  et  le  raifort,  les  remèdes,  dont  j’observai  les  meilleurs 
effets,  étaient  l’Ipecacuanha  en  infusion,  l’opiutn  et  le  camphre. 

Le  peuple  répugné  à prendre  des  poudres  quelconques;  mais, 
avec  les  moins  déraisonnables,  celles  de  Dover  étaient  les  plus  sa- 
lutaires. Dans  quelques  cas  désespérés,  j’ai  voulu  appliquer  l’eau 
froide,  mais  j’y  ai  presque  toujours  trouvé  de  l’opposition  de  la  part 
des  alentours  des  malades. 

La  soif  en  général  tourmente  les  malades , dont  la  plupart 
n’aiment  guères  ces  infusions  herbacées  innocentes,  si  souvent  pres- 
crites dans  les  maladies  aiguës,  telles  que  la  melisse,  le  tilleul,  le 
bouillon  blanc  ( (Jor . verbasc etc.  Tous  veulent  de  l’eau  froide,  et 
surtout  de  la  bière.  J’ai  vu  même  une  malade,  dont  le  mari  et  la 
fille  avaient  succombé  au  choiera  le  plus  violent,  qui,  réfusant  tout 
^médicament,  but  à mon  insu  le  4e-  jour  de  la  maladie,  et  avec  dé- 
lices, cette  mauvaise  bière  à 2 kr.  WW.  la  Maas , nommée  Pa- 
itarky , et  une  quantité  de  celte  eau  acide  et  puante,  que  jette  la 
'•Sauerkraut  en  fermentation,  cl  qui  se  rétablit. 


86 


Je  n’ai  eu  que  deux  malades,  dans  lesquels  le  choiera  ait  pris 
une  forme  typhoïde.  L’un  mourut;  l’autre  en  revint. 

Les  symptômes,  le  cours,  les  divers  degrés  de  cette  maladie, 
différant  de  tout  ce  que  nous  connaissons  ; l’incertitude  du  traite- 
ment; la  différence  des  opinions  parmi  les  médecins  les  plus  éclai- 
rés et  les  plus  employés  dans  cette  épidémie  ; la  difficulté  extrême 
d’expliquer  les  phénomènes  de  la  maladie  par  les  autopsies  cadavé- 
riques; son  apparition  à Prague  dans  les  lieux  hauts  comme  dans 
les  lieux  bas  ; la  manière  dont  elle  y épargna  presque  tous  ceux 
qui  menaient  une  vie  régulière  et  ne  négligeaient  pas  la  diarrhée  ; tan- 
dis que  dans  d’autres  plus  grandes  villes,  telles  que  Vienne  et  Pe- 
tersbourg , elle  enleva  nombre  de  personnes  dans  les  classes  les 
plus  élevées  ; ces  raisons  réunies  présentent  tant  de  problèmes  à 
résoudre,  que  je  ne  crois  pas  encore  possible  d’assigner  au  choiera 
sa  juste  place  dans  notre  système  nosologique. 

Le  principe  de  non  - contagion,  pris  pour  base  des  mesures 
sanitaires,  est  incontestablement  le  plus  sûr,  après  avoir  vu  l’inuti- 
lité et  les  inconvénients  du  système  opposé  et  le  petit  nombre  de 
médecins  tombés  malades.  Il  me  reste  néanmoins,  entre  autres  points 
dignes  de  la  plus  sérieuse  attention,  à rechercher  1°  si  les  nom- 
breux individus  de  la  plus  basse  classe,  morts  dans  plusieurs  mai- 
sons de  YAllstaclt , Untere  und  Obéré  Neusladt , entre  autres,  au 
Polskal,  avaient  tout  été  exposés  aux  mêmes  influences  épidémiques; 
eu  si  la  propagation  du  mal  s’est  accrue  par  l’entassement  des  in- 
dividus. J’ai  vu  plus  d'une  fois  mari  et  femme,  un  ou  deux  enfants 
couchés  dans  le  même  lit,  dont  un  seul  était  malade.  2°’  Pourquoi 
la  Ville  des  Juifs,  dont  les  habitations  sont  souvent  très-mauvaises,  I 
a-t-elle  été  peu  infectée,  malgré  sa  situation  basse  et  son  voisi- 
nage de  la  Moldau  ; tandis  que  les  rues  les  plus  élevées  de  la 
Obéré  Neustadt  le  lurent  assez  fortement? 

La  maladie  laisse  après  elle,  et  pendant  plus  ou  moins  long- 
temps, une  grande  irritation  du  système  vasculaire,  mais  moins  I 
chez  ceux  qui  peuvent  donner  quelque  soin  à leur  santé. 

J’ai  traité  à Carlsbad  plusieurs  personnes  dont  les  maux  da-  t 
taient  du  choiera,  quelles  avaient  subi  dans  diverses  parties  du  monde.  ji 


87 


Quoique  ce  fléau  ait  régné  dans  divers  endroits  de  la  Bohème, 
Carlsbad  en  a toujours  été  exempt.  On  a cité  deux  ou  trois  per- 
sonnes qui  en  sont  mortes  à leur  arrivée,  et  qui  l’avaient  apporté;  mais 
sans  jamais  le  répandre.  Le  Sprudel , sa  vaste  chaudière,  ses  va- 
peurs et  toute  notre  atmosphère  thermale  n'admettent  avec  le  fléau 
du  Gange  aucune  liaison.  Puisse  celte  inimitié  durer  aussi  long- 
temps que  ses  sauts  et  ses  bonds! 

Si  cette  épidémie  nous  a épargnés , nous  n’en  pouvons  pas 
dire  autant  de  V épizootie  politique,  qui  régna  aussi  dans  notre 
vallée  en  1848  et  1849.  Je. ne  rappellerai  point  cette  douloureuse 

époque,  qui  nous  fit  plus  de  mal  que  les  inondations,  les  invasions 
ennemies,  et  les  incendies.  Ce  délire  démagogique  (très-différent 
du  choiera  dans  sa  nature)  a du  moins  un  puissant  spécifique  dans 
le  canon  et  les  bayonnelles.  Dieu  veuille  maintenir  dans  les  senti- 
ments raisonnables  ceux  que  ces  grands  moyens  ont  ramenés;  ceux 
qui,  ici  comme  ailleurs,  étaient  fiers  de  leur  délire. 

Westonia. 

Parlons  maintenant  d’une  illustre  Anglaise , que  le  destin  au 
commencement  du  17*’  siècle,  amena  avec  sa  famille  en  Bohème,  où, 
par  ses  élégies  et  autres  poésies  latines,  elle  acquit  la  plus  haute 
renommée;  mérita  les  sympathies,  l’admiration  et  les  louanges  des 
premiers  savants,  nationaux  et  étrangers,  et  se  concilia  même  la  bien- 
véillance  d’un  roi  d’Angleterre,  ainsi  que  d’un  empereur  d’Alle- 
magne et  roi  de  Bohème.  Sa  dépouille  mortelle  repose,  avec  une 
brillante  épitaphe  latine,  dans  une  église  de  Prague. 

Les  œuvres  de  Westonia  ayant  excité  ma  curiosité,  j’insérai 
sa  biographie  dans  mon  Almanach  de  1832,  XXIX.  Mais,  convaincu 
que  le  nombre  des  personnes,  en  Angleterre  comme  ailleurs,  qui 
connaissent  Westonia  et  sa  carrière,  est  très-petit,  vu  que,  malgré 
les  cinq  éditions  qu’eurent  ses  œuvres,  elles  sont  devenues  très- 
rares,  je  me  fais  un  devoir  de  rappeler  aux  lettrés  actuels  l’élégia- 
que  émule  d’Ovide,  dont  il  serait  difficile,  sinon  impossible,  de  trou- 
ver la  pareille.  Nous  avons  d’innombrables  romancières,  quelques 
faiseuses  de  mémoires  et  de  pièces  de  théâtre , des  touristes  et  des 
has-hleus ; mais  pas  d'Ovide  ni  d'IIorace  femelle.  Ce  serait  une 


88 


» 


belle  et  facile  offrande  à présenter  aux  amis  des  Muses  Latines  qu’une 
nouvelle  édition  du  seul  volume  qui  renferme  les  poésies  de  Wes - 
tonia,  qui  ne  furent  jamais  imprimées  en  Angleterre. 

Elisabeth-Jeanne  Weston,  d’une  bonne  et  ancienne  famille,  na- 
quit à Londres  le  15  novembre  1582.  Elle  était  encore  en  bas- 
âge,  lorsque  son  père  (on  en  ignore  la  raison)  partit  pour  la  France, 
passa  de  là  en  Italie  et  enfin  en  Bohème,  où  il  s’établit  avec  sa 
famille.  11  y fut  particulièrement  protégé  par  Pierre  Wok  de  Ro- 
senberg, l’un  des  plus  grands  seigneurs  du  royaume.  Il  acheta  à 
Brüx,  dans  le  cercle  de  Saaz,  une  maison  et  une  terre,  et  donna  à 
ses  enfants  une  éducation  savante.  Elisabeth,  pendant  son  séjour  en 
Italie,  en  avait  appris  la  langue,  et  dès  son  arrivée  à Brüx,  où  alors 
on  parlait  également  allemand  et  bohème,  elle  se  livra  avec  zèle  à 
l’élude  de  ces  deux  langues.  La  perfection  qu’elle  acquit  dans  la 
dernière,  prouve  qu’elle  commença  fort  jeune  à la  parler.  Jean 
Hammon,  homme  très-instruit,  enseigna  le  latin  à Elisabeth  et  à son 
frère.  Elle  y fit  de  si  grands  progrès,  qu’elle  put  bientôt  lire  les 
classiques  et  se  distinguer  par  ses  propres  compositions. 

Ces  douces  et  savantes  occupations  furent  douloureusement 
troublées  par  la  mort  de  son  père,  en  1597.  Ayant  laissé  des 
dettes,  sa  maison  et  sa  terre  furent  vendues  pour  les  payer;  mais 
le  résidu  de  la  vente,  après  ce  payement,  n’ayant  pas  été  remis  à 
la  veuve,  elle  et  sa  fille  se  rendirent  â Prague,  pour  demander  justice. 
Rodolphe  II  était  de  difficile  accès  pour  quiconque  manquait  d’amis 
à sa  cour.  Rosenberg,  son  principal  appui,  ayant  embrassé  la  Ré- 
formation, n’était  plus  en  faveur  auprès  du  monarque;  et  pendant 
que  le  temps  s’écoulait  à épier  l’occasion  de  porter  leur  plainte,  au  i 
pied  du  trône,  elles  tombèrent  dans  l’indigence. 

Enfin,  le  savant  Pontanus  de  Breitenberg,  chanoine  métropoli-  I 
tain  de  Prague,  qui  probablement  les  avait  connues  à Brüx,  dont  il 
prit  le  nom  (Brücke,  Pons , Pontanus ),  informé  de  leur  détresse,  en 
eut  pitié,  pourvut  à leurs  besoins  et  leur  trouva  des  amis,  dont  i 
les  principaux  furent  Philippe  de  Monte,  maître  de  la  chapelle  im- 
périale ; Nicolas  Majus,  conseiller  aux  appels  et  chef  du  départe- 
ment des  mines  de  Joachimslhal,  que  Westonia  nomme  souvent  son 
second  père’,  Jean  Bervitius  , secrétaire  privé  de  l’empereur;  Henri 


89 


de  Pisnicze,  vice-chancelier  de  Bohème,  tous  assez  savants  pour 
admirer  l’érudition  et  le  génie  de  Westonia.  Henri  de  Pisnicze 
donna  asile  à la  mère  et  à la  fille  dans  sa  propre  maison;  pourvut 
généreusement  à leur  entretien  et  mit  tout  en  œuvre  pour  faire  finir 
leur  juste  et  interminable  procès.  Il  y intéressa  le  grand-chancelier 
Zdenko  de  Lobkovvitz,  qui  en  fit  rapport  à Rodolphe.  S.  M.  recom- 
manda cette  affaire  au  grand-juge  Adam  de  Sternberg,  et  ordonna 
que  justice  leur  fût  rendue.  Néanmoins  le  procès  traîna  tellement 
en  longueur,  qu’en  1603  il  durait  encore. 

Réduite  à vivre  de  bienfaits,  Westonia  eut  encore  en  1609  la 
douleur  de  perdre  son  frère  Jean,  âgé  de  vingt  ans,  doué  de  grands 
talents,  qui  étudiait  à Ing olstadt.  Ainsi  fut  ravie  à la  mère  et  à la 
sœur  la  douce  espérance  d’un  futur  appui.  Westonia  en  fit  elle- 
même  la  touchante  épitaphe.  Loin  de  l’abattre,  tant  de  revers  don- 
nèrent une  nouvelle  trempe  à son  âme  et  enflammèrent  son  génie. 
Gémissant  sous  le  poids  de  pareilles  infortunes,  elle  écrivit  dans  le 
latin  le  plus  pur  de  touchantes  élégies,  qui  excitèrent  non-seulement 
l’admiration  des  savants  bohèmes,  parmi  lesquels  elle  vivait;  mais 
celle  des  étrangers.  Sa  renommée  s’étendit  bientôt  en  Allemagne, 
en  Angleterre  et  dans  les  Pays-Bas,  au  point  que  les  Scaliger,  les 
Lypsius,  les  Paulus  Melissus  et  autres  illustres  savants  lui  adressè- 
rent des  lettres  pleines  d’éloges,  aussi  flatteurs  que  mérités.  Le 
dernier,  coryphée  des  poètes  de  son  temps,  honora,  en  1604,  son 
génie  poétique  d’une  couronne  de  lauriers,  légère,  mais  douce  con- 
solation pour  l’infortunée  Westonia. 

Deux  ans  plus  tard  sa  situation  s’améliora.  Jean  Léo,  d’Eise- 
nach,  conseiller  du  duc  de  Brunswic  et  du  prince  d’Anhalt,  et  leur 
agent  à la  cour  impériale  de  Prague,  poète  lui-même,  touché  de 
ses  vertus  et  de  ses  éminents  talents,  lui  offrit  sa  main,  qu’elle  ac- 
cepta, heureuse  de  trouver  un  époux,  capable  de  l’apprécier  et  de 
conduire  à bonne  fin  le  procès  qui  durait  encore.  Westonia  adressa 
elle-même  à Jaques  I une  épitre  en  prosè  et  une  autre  en  vers  en 
1605,  et  en  bon  diplomate,  Léo  sut  si  bien  y intéresser  la  cour  de 
Londres,  que  le  roi,  savant  lui-même , recommanda,  par  une  lettre 
écrite  de  sa  propre  main,  cette  affaire  à l’empereur,  qui  la  fit  termi- 
ner favorablement.  Elle  exprime  dans  une  de  ses  poésies  la  joie 
quelle  éprouva  à ce  changement  de  situation: 


90 


Verte  stylum,  mea  Musa , 

Carminé  luyubri  non  fata  sinistra  dolebis  ; 

Ad  proceres  nec  jam  ducet  arundo  preces ; 

Nec  supplex  mea  vota  feres  ad  Cœsaris  aulam , 

Nec  mihi  diff'icilem  sollicitabis  opem.  ( ') 

Cet  état  de  calme  et  de  bonheur  dura  peu;  Westonia  mourut 
le  23  novembre  1612,  âgée  de  trente  ans.  Elle  avait  eu  sept  en- 
fants , quatre  fds  et  trois  filles,  et  ainsi  que  l’indique  son  épitaphe, 
ses  fils  moururent  avant  elle;  mais  ses  filles  lui  survécurent. 

Elle  exprime  fort  bien  ses  rapports  avec  différents  pays  dans 
les  vers  suivants: 

Me  diversa  suam  sibi  natio  vindicat,  unum 
Cui  vix  concédant  invida  fata  locum. 

Anglia  avos  numéral , Germania  nostra  nepotes ; 

Ilia  dédit  cimas,  hœc  documenta,  lares. 

Gallia  linguarum  commercio , et  Itala  jactat 

Et  varias  rerum  terra  Bohèma  vices  C)- 

Les  écrivains  contemporains  abondent  en  éloges  de  la  résig- 
nation, de  la  moralité,  de  la  modestie  et  de  la  piété  de  Westonia. 
Scaliger  la  nomme  un  prodige  de  vertus.  Parlent-ils  de  son  esprit 
et  de  son  savoir,  de  son  génie  poétique  ; c’est  toujours  avec  enthou- 
siasme. Martin  de  Baldhofen,  qui  soigna  l’édition  de  ses  œuvres, 
l’appelle  la  merveille  de  son  siècle.  Pierre  Lutichius  et  Balthasar 
Caminœus  la  dixième  muse  et  Y émule  d’Ovide  dans  ses  élégies: 
Nicolas  Majus  et  Jean  Léo  la  quatrième  Grâce ; Paulus  Metissus  la 
compare  à Minerve.  Les  plus  illustres  savants  de  la  Bohème  ren- 
dirent hommage  à son  génie,  tels  que  Berthold  Pontanus  de  Reiten- 


( ')  Change  de  style,  ma  Muse tu  n’exprimeras  plus  par  de  lugubres 

accents  ma  sinistre  destinée  5 Tu  n’auras  plus  d’humbles  prières  à adresser 
aux  grands,  ni  à solliciter  au  pied  du  trône  des  secours  difficiles  à obtenir. 

C)  Diverses  nations  revendiquent  celle  à qui  un  sort  malheureux  accorde  à 
peine  une  demeure  L’Angleterre  compte  mes  ayeux;  l’Allemagne  mes 
enfants;  l’une  fut  mon  berceau;  l’autre  m’élevâ  et  me  donna  asile.  La 
France  et  l’Italie  m’ont  formée  aux  langues  et  la  Bohême  a vu  les  vicissi- 
tudes de  ma  vie. 


91 


berg,  George  Carolides  de  Carlsperga,  poète  impérial;  Jean  Cam- 
panus  et  Paul  Stransky  ; et,  hors  du  royaume,  Scaliger,  Lypsius,  Hein- 
sius,  Donsa,  Melissus  et  plusieurs  autres. 

Ses  œuvres,  maintenant  excessivement  rares,  sous  le  litre  de 
Parthenicon  Elisabethœ  Westoniœ , nobilis  Anglœ  et  longe  cele- 
berrimœ , et  dans  lesquelles  se  trouvent  plusieurs  poésies  et  lettres, 
que  lui  adressèrent  d’illustres  savants,  eurent  cinq  éditions  à Franc- 
fort sur  l’Oder  en  1602;  à Prague  en  1606;  à Leipsic  en  1609; 
puis  en  Hollande  et  à Francfort  sur  le  Mein  en  1725. 

Pelzel,  autefur  de  sa  biographie,  ornée  d’un  portrait,  paraît 
n’avoir  tiré  les  matériaux  que  des  œuvres  seules  de  Westonia,  possé- 
dait plusieurs  poésies  inédites  de  cette  célèbre  Anglaise.  On  ignore 
ce  qu’elles  sont"  devenues.  Ses  élégies  et  épitres  sont  toutes  des 
poésies  d’occasion,  dont  la  plupart  paraissent  avoir  été  écrites  dans 
les  temps  d’infortune  et  de  dépendance  qui  précédèrent  son  mariage. 
D’ailleurs,  on  peut  aisément  croire  qu’une  jeune  femme,  qui  dans 
sept  ans  mit  sept  enfants  au  monde,  dont  quatre  moururent  avant 
elle,  avait  peu  de  temps  à consacrer  aux  Muses. 

Elle  est  enterrée  à Prague  dans  la  pourtour  de  l’église  de 
Saint  Thomas  au  Petit-Côté,  où  on  lit  l’épitaphe  suivante,  que  lui  fit 
placer  son  mari. 

Elisabethœ  Joannœ  Westoniæ 
Nobilitate  patriæ  præclaræ 
Britannæ 

Sæculi  nostri  Sulpitiæ 
Cui  nomen  dant  litteræ 
Il  libati 

Minervæ  lions 
Suadæ  decoris 
Musarum  delicii 

Fæminarum  exempli 
Penes  quam  Dædala  natura 
Omnia  ingenii  bona 
Esse  voluit 

Joannes  Léo  Isnacensis  illustr.  duc. 


92 


Brunsvv.  et  Lun.  nec  non  princ.  Anhalt 
Consil.  et  agentis  in  aula  Cæsarea 
Conjugi  suavissimæ 
Desideratissimæ 
Planèque  incoinparabili 
Plurimis  curn  lacrimis 
Vixit  annos  XXX  et  très  septimanas 
Septem  liberorum  mater  extitit 
Très  filias  super  terrain  liquit 
Quatuor  filias  sub  terra  ante  se  condidit 
Obiit  Pragæ  XXIII  novemb.  Anno  CI^^CXX 
(Ses  armes.) 

Hic  pietatis  honos,  hœc  sunt  pia  vota  mariti 
Hune  titulum  mentis  servat  sibi  fama  super  stis. 

Parmi  les  nombreux  Anglais  et  Anglaises,  auxquels  j’ai  de- 
mandé ce  qu’ils  savaient  de  Westonia,  aucun  n’en  avait  seulement 
entendu  parler,  pas  même  les  meilleurs  Scholars.  Celte  ignoranco 
ne  prouve  nullement  leur  indifférence  envers  une  aussi  étonnante 
compatriote  ; mais  l’impossibilité  de  trouver  ses  œuvres  dans  leur 
pays. 

Au  nombre  des  Anglais  et  Anglaises,  qui  célébrèrent  si  cor- 
dialement et  si  noblement  à Carlsbad  mon  Jubilé  semi-séculaire 
de  doctorat,  le  24 juin  1843,  se  trouvaient  mesdemoiselles  Marie  et 
Sophie  Weston,  qui,  ne  sachant  rien  de  l'illustre  Westonia,  n’avaient 
aucune  prétention  d’appartenir  à sa  famille;  mais  elles  me  dirent 
que  si  leurs  défunts  père  et  grand-père,  l’un  et  l’autre  d’un  esprit 
très-cultivé,  avaient  su  quelque  chose  de  Westonia , ils  n’auraient 
pas  manqué  de  la  leur  proposer  comme  un  modèle  à admirer  et  à 
suivre.  Ces  deux  demoiselles,  fort  distinguées  elles-mêmes,  me  di- 
rent qu’elles  étaient  les  derniers  rejetons  de  la  branche  cadette  d’une 
ancienne  famille  de  Cheshire,  qui  a depuis  longtemps  quitté  ses  pro- 
priétés primitives.  Néanmoins  il  existe  d’autres  branches  de  la  fa- 
mille Weston  dans  la  Grande-Bretagne. 

Voyant  que  Westonia  leur  était  absolument  inconnue  , lecture 
faite  de  sa  biographie,  qui  excita  toute  leur  admiration  et  le  désir 
bien  naturel  de  constater  une  même  origine,  je  demandai  leur  ca- 


93 


chet,  dont  j’envoyai  l’empreinte  à mon  savant  ami,  le  docteur  Ryba, 
en  le  priant  de  le  comparer  avec  les  armes  de  Westonia,  gravées 
sur  sa  tombe.  Sans  en  donner  ici  le  dessin,  je  remarquerai  seule- 
ment que  le  lion  qu’on  voit  dans  l’un  des  écussons,  est  d’une  forme 
si  particulière,  qu’il  me  paraît  difficile  de  ne  pas  y reconnaître  l’iden- 
tité de  la  famille  actuelle  avec  celle  de  Westonia.  Le  lion  passant 
et  le  lion  rampant  sont  des  pièces  héraldiques  si  fréquentes,  que  la 
présence  du  roi  des  animaux  dans  un  écusson  ne  prouve  nullement 
l’identité  des  innombrables  familles  qui  le  portent.  Mais  ici,  le  lion 
qui  se  trouve  dans  le  petit  cachet  que  j’envoyai  à Prague  et  dans 
les  armes  de  Westonia,  est  d’une  forme  trop  spéciale,  pour  n’en 
pas  conclure  l’identité  des  familles,  quel  que  puisse  être  l’éloigne- 
ment des  branches.  Ce  n’est  dans  le  cachet  et  sur  le  tombeau,  que 
le  buste  d’un  lion  avec  les  deux  pattes  en  avant  et  en  ligne  droite. 
On  ne  peut  pas  non  plus  supposer  que  les  armes  gravées  sur  la 
pierre  sépulcrale  soient  une  allusion  au  nom  de  Léo  (lion),  c’est-à 
dire,  des  armes  parlantes.  Si  Jean  Léo  eût  été  de  famille  noble 
et  qualifié  pour  avoir  des  armoiries,  il  aurait  été  du  moins  nommé 
Jean  de  Léo;  ce  qui  n’est  pas  le  cas.  D’ailleurs  Pelzel  ne  parle 
pas  de  sa  noblesse;  qualité  qui  n’a  jamais  été  exigée  en  Allemagne 
d’un  agent  aulique  ou  diplomatique.  De  plus,  si  cette  partie  du  double 
écusson  était  celle  de  Jean  Léo,  elle  serait  surmontée  d’un  baume, 
attribut  dont  les  armes  des  dames  anglaises  ne  sont  jamais  ornées. 

Le  résultat  de  celte  recherche  suffit,  ce  me  semble,  pour  croire 
que  les  demoiselles  Weston,  qui  furent  de  ma  clientelle  à Carlsbad, 
sont  de  la  même  famille  que  l’illustre  Westonia.  J’ignore  si  à leur 
retour  en  Angleterre,  elles  ont  fait  d’autres  recherches.  Elles  n’y 
auront  pas  trouvé  le  Partenicon;  mais  je  leur  avais  indiqué  non  à 
Prague,  mais  à Leipzic,  un  bouquiniste  où  elles  pourraient  le  trouver. 


Poésies  du  Vicomte  de  Kermainguy. 

Parmi  les  poètes  que  la  vue  et  l’usage  de  nos  Thermes  ont 
inspirés,  je  dois  signaler  le  noble  Breton  venu  en  1852,  de  Paris 
à Carlsbad,  où  il  fut  sous  ma  direction  et  sous  le  même  toi't.  Son 
désir  de  s’instruire  de  nos  moyens  curatifs  était  unique.  Il  fit  des 
extraits  et  des  notes  sur  mes  Almanachs.  Peu  de  médecins  étran- 
gers sont  aussi  inquisitifs  et  montrent  autant  d’activité. 


94 


Son  Invocation  au  Sprudel , inscrite  en  lettres  blanches  sur 
une  plaque  de  fer  bleu,  placée  sur  un  rocher  des  bords  de  la  Tèple, 
vis-à-vis  de  la  Brasserie  , exprime  admirablement  tout  le  bien  que 
lui  lit  Carlsbad  et  celui  qu’il  en  attendait  encore.  Il  fut  empêché  de 
révenir  l’année  suivante,  et  en  1854  j’appris  sa  mort,  sans  en  con- 
naître les  circonstances.  Je  transcris  les  deux  pièces  de  vers  re- 
latifs à Carlsbad,  qui  mettent  le  vicomte  de  Kermainguy  au  nombre 
des  HéUconiades  dont  Lobkowitz  prophétisa  jadis  la  cohorte. 

De  toutes  les  versions  dont  se  compose  la  polyglotte  des  18 
hexamètres  de  l’ Horace  des  Bohèmes , on  en  trouverait  difficilement 
une,  qui  ait  mieux  réussi  en  s’en  tenant  à une  traduction  mot  à 
mot  littérale.  L’original  figure  depuis  1829  sur  un  des  côtés  de  la 
maison  du  Mühlbad , en  lettres  d’or  sur  marbre  noir. 

Les  Thermes  de  Charles  IV. 

Source  que  tant  de  fois  doit  célébrer  la  Muse, 

D’où  te  viennent  les  feux  que  ton  ardeur  accuse  ? 

Ès-tu  de  chaux,  de  soufre  ou  de  bouillant  airain? 

Est-ce,  étrange  mystère,  au  foyer  souterrain 

Du  volcan  de  Sicile,  ou  plutôt  du  Styx  même, 

Que  tu  prends  ta  chaleur?  Quelle  honte  suprême 

Désormais  pour  Baja!  Que  l’onde  d’Antenor 

Cesse  d’être  vantée!  Et  que  la  source  encor, 

Qui  non  loin  du  Rhin  bleu  surgit  dans  la  campagne, 

Garde  pour  tout  renom  la  mort  de  Charlemagne! 

Oh!  quel  jet  bouillonnant,  que  de  bulles  dans  l’air! 

Voyez  comme  il  arrive  et  quel  rapide  éclair! 

L’onde  coule  et  la  pierre  et  le  marbre  s’en  teignent, 

Et  les  couleurs  d’iris  sur  les  rochers  se  peignent, 

Flot  sacré!  Ilot  béni!  Dans  les  temps  avenir 

Coule  toujours  propice!  À qui  s’en  va  finir, 

Au  débile  vieillard,  rends  sa  force  nouvelle, 

A la  vierge  pâlie  une  couleur  plus  belle  ; 

> 

A l’étranger  venu  se  baigner  dans  ton  cours, 

Un  retour  plus  joyeux,  à chacun  d’heureux  jours. 

Carlsbad,  28  juillet  1852. 


95 


Invocation  au  Sprudel. 

Reine  des  sources  salutaires, 

Sois  heureuse  à d’autres  qu’à  moi, 
A tous  ceux  que  tu  désaltères, 
Riche  ou  pauvre,  soldat  ou  roi!  (’) 

À l’étranger  venu  de  France, 

Donne  ce  que  tu  m’as  donné; 

Qu’il  emporte  aussi  l’espérance 
A moins  d’un  sort  plus  fortuné  ; 

\ 

A moins  que  la  robe  brûlante, 
Qu’Hercule  ne  put  plus  déchirer, 

Par  ta  puissance  il  ne  la  sente 
De  ses  membres  se  retirer; 

A moins  que,  nouveau  Prométhée, 
De  son  flanc  rongé  nuit  et  jour 
Il  n'ait,  ô chance  souhaitée, 

Vu  se  détacher  le  vautour. 

Car,  pareille  au  destin  lui-même, 

Tu  n’as  pas  d’égales  faveurs; 

Mais,  si  ce  n’est  le  bien  suprême, 
Tu  fais  des  dons  réparateurs; 

Et  tu  n’ès  pas  l’énigme  antique, 

Le  Sphynx  interrogé  tout  bas, 
Dévorant  pour  toute  répliqué 
Celui  qui  ne  comprenait  pas. 

Non,  malgré  ton  bruit,  ton  écume, 
Ta  vapeur,  ce  nuage  ardent, 

Ton  jet,  qui  s’élance  et  qui  fume, 
Et  bouillonne  en  flocons  d’argent; 


(‘)  Allusion  à Othon  I,  roi  de  Grèce,  alors  à Carlsbad. 


96 


Malgré  la  Majesté  si  fière 
De  ton  irrésistible  essor, 

La  niasse  de  ta  gerbe  alltère, 

Dont  l’élan  se  modère  encor; 

Malgré  l'invincible  mystère, 

Qui  fait  qu’on  t’aborde  en  tremblant; 

Malgré  la  stupeur  qui  resserre 
Chaque  cœur  en  te  contemplant; 

Qui  t’interroge,  se  retire, 

Heureux  du  présage  rendu, 

Vide  la  coupe  et  ne  désire 
Ou’un  retour  longtemps  attendu. 

Car  au  fond  de  l’ardent  breuvage 
Il  est  en  mot  fascinateur, 

Le  mot  qu’au  céleste  parage 
Pandore  eut  pour  consolateur. 

I 

La  boite  ouverte,  quand  sortirent 
Tous  les  fléaux  du  genre  humain, 

Beaucoup  de  mortels  en  guérirent; 

Puis  aux  autres  il  fut  dit:  Demain  1 

F<c  de  Kermningug. 

Don  Diego  Baguer  y Ribas. 

On  a admiré  sans  doute  dans  l'article  précédent  des  vers  in- 
spirés à un  noble  Breton  par  la  vue  et  les  vertus  du  Sprudel.  Tout 
cela  est  naturel.  Mais  une  apparition,  unique  en  son  genre,  fut  pen- 
dant quelques  années  à Carlsbad  celle  d’un  poète,  né  sur  les  bords 
du  Quadalquivir,  faisant  des  vers  français  comme  s’il  était  né  sur 
ceux  de  la  Seine.  Don  Dic^o  Baguer  y Ribas,  consul  - général 
d’Espagne  dans  le  malheureux  royaume  des  Hellènes,  a enrichi  mes 
Almanachs  de  quelques  pièces  de  vers,  dont,  voici  un  intéressant 
échantillon. 


Othon  J,  roi  de  Grèce  à Carlsbad  en  185$. 

Source,  que  la  Muse  appelle 
La  Souveraine  des  eaux, 

Permets  que  je  te  rappelle 
Un  souvenir  des  plus  beaux. 

Quoi  ! cette  fraîche  vallée 
N’a  point  inspiré  de  chant 
Pour  l’héritier  de  Thésée, 

Prince  si  juste  et  clément! 

Faut-il  que  ces  lieux  que  j'aime, 
Ces  rochers  majestueux, 

Ce  beau  Panorama  même, 

Toujours  frais  et  radieux; 


Cette  nature  splendide, 

Ces  tilleuls  embaumant  Pair, 
L’onde  qui  coule  timide, 

A travers  le  gazon  vert  ; 

Cette  sonore  harmonie 
Du  Posthof,  Eden  chéri; 

La  forêt,  qui  fait  envie 
Au  coteau  le  plus  fleuri  ; 


Cette  Wiese  si  brillante, 

Avec  ses  coquets  atours, 

Sur  son  sein,  comme  une  amante, 
Pressant  ses  jolis  amours; 

Ces  Naïades,  si  prônées 
Par  leur  voile  transparent, 

Comme  l’échanson  pressées 
À verser  leur  flot  brûlant; 


98 


Que  l'admirable  colline 
De  l'auguste  visiteur , C) 
Près  de  l’image  divine 
De  lu  Croix  du  Rédempteur  ; 


Cetîe  clarté,  qui  du  sombre 
Venait  se  mirer  sur  l’eau. 
Faisant  disparaître  l’ombre 
Par  un  grand  lumineux  O.  (7) 


Que  celte  salle  champêtre, 

Sur  le  chemin  du  Hammer , 

Où  les  Faunes  sous  le  hêtre 
Charment  le  bruyant  désert ; 

Où  la  Polka , battant  l’aile, 
Tourne  comme  un  tourbillon. 
Tel  qu’autour  de  l’immortelle 
Voltige  le  papillon; 

Que  celte  modeste  salle, 

Oui  lient  gravé  le  mois  d’août 
Par  la  soirée  royale, 

Si  splendide  et  de  bon  goût; 

Et  mille  et  mille  autres  sites 
Aussi  frais,  aussi  riants, 

Que  chacun  des  Néophytes 
Admire  ici  tous  les  ans. 


( ]j  Colline,  qui  porte  aujourd’hui  le  nom  de  Konig  Olho’s  Hohe,  voisine  des 
Trois  Croix,  très-fréquenlêe  par  le  roi  Ollion. 

(v)  Allusion  «à  ritluminalion  projetée  en  l’honneur  du  Roi  sur  VOlh'os  llbhe, 
empêchée  par  un  ouragan,  et  qui  sc  borna  à illuminer  un  grand  O,  initial  du  nom  . 


Faut-il  en  ces  jours  de  fêle, 

Que  tant  d’attraits  soient  perdus; 
Que  la  Muse  soit  muette, 

Quoique  ces  temps  ne  soient  plus? 


Et  qu’une  lyre  étrangère. 

Par  ses  dissonants  accords, 

Module,  trop  téméraire, 

Sa  voix  dans  ces  charmants  bords? 

Najades,  forêts,  prairies 
De  Charles,  site  enchanteur, 

Venez,  venez,  mes  amies, 

Entonner  mon  chant  en  chœur! 

Et  que  l’écho  le  répète 
De  la  Téple  à llllisus, 

Grondant  comme  la  tempête, 

Qui  nous  éclipse  Phéhus. 

Ah  ! que  ce  trait  de  hardiesse 
Remplit  mon  âme  d’elTroi  ! 

Saurai-je  dire  à la  Grèce 
Notre  amour  pour  son  bon  Roi  ? 

O bouillante  fontaine, 

Qu’admire  tout  l’univers, 

Verse  ton  flot  dans  ma  veine, 

Sans  éteindre  ses  éclairs. 


Prête -moi  cette  magie, 
Qui  déborde  de  ton  front, 
Pour  trouver  la  mélodie 
Digne  de  l’auguste  Othon. 


100 


Calme  aussi  l’ardente  écume, 

Cet  essor  de  tes  vapeurs, 

Pour  me  peindre  le  coslume 
De  Carlsbad  paré  de  fleurs. 

Dis -moi  comment  l’auguste  hôte 
Fut  surpris,  en  arrivant, 

Du  coup  d’œil  qu’aucune  côte 
N’offre  dans  tout  le  Levant; 

Comment  la  foule,  joyeuse 
D’admirer  Sa  Majesté, 

Se  montra  respectueuse 
En  cette  solennité; 

Comment  le  comte  d’Athènes  (3) 
En  gracieux  Albanais, 

Reçut  de  ces  philhellènes 
Mille  vœux,  mille  souhaits  ; 

Comment  au  tir  sa  prouesse 
Étonna  l’arquebusier. 

Déployant  autant  d’adresse 
Que  le  Czar  Pierre  Premier. 

Fais-moi  le  tableau  fidèle 
Et  de  l’animation 
Et  du  bruyant  pêle-mêle 
De  la  brillante  saison; 

De  ces  belles  promenades, 

Des  bals,  concerts  et  festin, 
Ainsi  que  des  cavalcades, 

Qui  se  succédaient  sans  fin  ; 


(3)  Nom  d’incognito,  pris  par  le  roi  de  Grèce  pendant  son  voyage,  à l’exemple 
de  tous  les  princes  souverains.  Le  nom  de  comte  d'Alliènes,  si  classique 
et  si  harmonieux,  joint  au  costume  grec,  produisit  uu  eflet  vraiment  magi- 
que sur  le  Public  de  Carlsbad, 


Comment  cette  mosaïque 
De  nations  et  de  mœurs, 

Dont  la  Babylone  antique 
Eût  envié  les  couleurs  ; 

En  ces  jours  si  pleins  de  charme 
Par  l’éclat  de  la  grandeur, 

Bannit -elle  toute  alarme, 
Rayonnante  de  bonheur? 

Sexe,  que  je  ne  puis  taire, 

Car  sans  loi  rien  n’est  parfait, 
Prête-moi  le  don  de  plaire, 

Pour  embellir  ton  bouquet. 

Qui  plus  que  toi  nous  inspire 
Pour  des  jours  si  palpitants  ; 

Toi  qui  sais  nous  séduire 
En  tous  lieux,  en  tous  instants! 

De  même  que  la  rosée 
Vient  épanouir  la  fleur, 

Ta  figure  étiolée 
Reprit  toute  sa  fraîcheur. 

Aussi  ta  forme  aérienne, 

Oui  semble  prendre  l’essor, 

La  présence  souveraine 
La  rendait  plus  belle  encor. 

Prêtant  à ton  entourage 
Un  reflet  indéfini, 

Dans  ce  fortuné  rivage 
Chaque  objet  fut  embelli. 

Dans  ta  douce  rêverie, 

Oublieras -tu  ce  bain. 

L’exquise  galanterie 
De  l’aimable  souverain? 


102 


. { 
..t 


Malgré  sa  grandeur  suprême, 
Sexe,  en  vain  cherchera-t-on 
Un  prince  toujours  le  même, 
Magnanime,  affable  et  bon. 

N’est -ce  pas  que  l’indigence 
Bénit  encore  aujourd’hui 
Sa  noble  munificence, 

Qui  fut  son  meilleur  appui  ? 

Que  le  pauvre  qu’il  honore, 

Et  le  mérite  à son  tour, 

Ont  reçu  de  son  amphore 
Des  signes  de  son  amour  ? 

Vertueux  octogénaire, 

Jeune  d’esprit  et  de  cœur, 

Oui  t’orna  la  boutonnière 
Des  insignes  du  Sauveur  ? 

N’est -ce  pas  la  Croix  sacrée, 
Oui  sauva  d’un  joug  honteux 
Cette  terre  consacrée 
Jadis  au  séjour  des  Dieux  ? 

Est -ce  là  que,  jeune  encore, 
Tu  mis  aux  pieds  des  autels 
En  Allique,  en  Epidaure, 

Le  vrai  salut  des  mortels  ? 

Oue  Minerve,  très -touchée 
De  ce  salutaire  don, 

Sur  ses  tables  a gravée 
La  mémoire  de  ton  nom. 

Et  pour  ta  philanthropie 
Elle  dit:  „qu’il  soit  porté 
De  l’Acropole  en  Asie 
Brillant  d’immortalité. “ («) 


(4)  Les  cinq  strophes  qui  précédent  sont  une  allusion  à ce  que  je  fis  au  com- 
mencement du  siècle  pour  introduire  la  vaccine  en  Orient. 


103 


Pourquoi,  brise  printannière, 
Nous  bercer  du  doux  espoir, 
One  le  prince  qu’on  vénère 
Viendrait  encor  nous  revoir? 

Vois  ces  lieux  que  sa  présence 
Animait  d’un  noble  éclat, 
Répéter  dans  leur  souffrance  : 
Hélas!  il  ne  reviendra  pas! 

Carlsbad,  août  1853. 


Lobkowitz,  qui  chanta  si  inimitablcmcnt  nos  Thermes,  et  leur 
prophétisa  une  cohorte  d’Héliconiades , apprendrait  avec  joie  qu’aux 
muses  latines  et  allemandes  se  sont  jointa  les  muses  françaises.  En 
1833  Léon  La  Font,  à ma  prière,  chanta:  V Origine  des  Sources  de 

Carlsbad  et  VHeure  des  Eaux.  Nous  ne  pouvons  qu’admirer  la 
poésie  du  noble  Breton,  qui  n’a  passé  à Carlsbad  que  comme  un 
météore;  et,  comme  je  l’ai  dit  souvent,  un  Espaguol,  faisant  des  vers 
français  comme  un  Français , sera  toujours  à mes  yeux  un  rare 
phénomène. 

Je  n’ai  jamais  fait  ni  essayé  de  Taire  un  seul  vers;  mais  j'ai 
toujours  eu  le  bonheur  de  réussir,  quand  (tels  sont  les  trois  poètes 
que  je  viens  de  nommer)  je  les  en  ai  prié,  en  leur  fournissant 
le  texte  des  objets  qu’ils  ont  chanté.  Exempta  trahunt.  Espé- 
rons que  les  Muses  françaises  ainsi  que  d’autres,  voudront  bien 
encore  se  faire  entendre  sur  les  bords  de  la  Tèplc  ! 

Le  Barde  Espagnol,  d’après  mes  matériaux,  a aussi  chanté  la 
Consécration  de  la  Source  acidulé  nectarienne  de  Giesshübel,  que 
le  roi  de  Grece  a permis  de  nommer  Source  Othonienne , Don  Diego 
a aussi  chanté  le  monument  érigé  à Franzensbad  à l’iinpereur  Fran- 
çois I par  un  de  ses  fidèles  et  habiles  ministres,  S.  E.  Mr.  le  comte 
Joachim  Münch-Bellinghausen.  Le  nombre  des  médecins  de  tous  pays, 
qui  viennent  visiter  nos  Thermes  pendant  la  saison  est  fort  grand; 
mais  celui  des  poètes,  qui  viennent  les  chanter,  est  fort  exigu.  A 
peine  en  voyons-nous  un  tous  les  dix  ans.  Ils  nous  sont  toujours 
les  bien -venus. 


104 


Le  café,  le  thé  et  le  chocolat. 

Ces  trois  substances  exotiques  sont  chez  les  peuples  civilisés 
les  principaux  éléments  du  déjeûner,  ainsi  que  du  petit  repas  que 
les  uns  prennent  entre  le  dîner  et  le  souper,  ou  par  lequel  un 
très-grand  nombre  terminent  la  journée. 

Les  Français,  les  Allemands,  les  Turcs,  les  Danois  et  les  Sué- 
dois, sont  en  général  sous  la  bannière  du  café;  les  Anglais  presque 
exclusivement  sous  cette  du  thé  ; les  Hollandais , les  Polonais,  les 
Russes,  les  Moldo-Valaques,  les  Villes  Hanséatiques  sont  très-divisés 
dans  l’emploi  de  ces  deux  aliments.  Le  chocolat,  sans  être  inconnu 
à aucun  de  ces  peuples,  n’est  national  qu’en  Italie,  en  Portugal  et 
en  Espagne.  Chez  les  autres  nations  il  est  plutôt  accidentel  qu’habituel. 

Je  crois  avoir  rendu  un  grand  service  à Carlsbad , en  y dé- 
truisant le  préjugé  qui  faisait  croire  le  thé  incompatible  avec  nos 
eaux.  Je  n’en  parle  point  médicalement,  mais  statistiquement.  Ce 
que  j’ai  à en  dire  s’applique  spécialement  aux  Anglais,  chez  les- 
quels le  thé  est  d’un  usage  presque  général,  et  dont  la  privation  leur 
aurait  été  insupportable. 

Je  n’ai  jamais  dit  ni  pensé  que  la  cure  réussisse  mieux  avec  le 
thé  qu’avec  le  café.  Je  veux  seulement  dire  que,  sans  permettre  le 
thé  aux  Anglais  et  aux  Anglo-Américains , Carlsbad  n’en  verrait  pas 
un  aussi  grand  nombre;  qu’ils  n’y  auraient  pas  un  clergyman  pour 
leur  service,  divin  et  qu’ils  ne  songeraient  pas  à y bâtir  une  église. 

Jadis  les  Anglais  n’arrivaient  jamais  en  droiture  de  la  Grande- 
Bretagne,  et  encore  moins  des  deux  Indes.  Ceux  qui  y venaient 
étaient  envoyés  par  les  médecins  qu’ils  avaient  consultés  en  Alle- 
magne , qui  tous  proscrivaient  inexorablement  le  thé,  ainsi  que  les 
praticiens  de  Carlsbad,  qui  prétendaient  unanimement  que  la  quan- 
tité de  fer  que  nos  eaux  contenaient,  (quoique  infinitésimale),  était 
incompatible  avec  le  thé.  En  un  mot,  les  Anglais  et  Anglaises  étaient 
forcés  de  trouver  un  autre  élément  de  déjeûner;  ce  qui  les  vexait, 
et  les  embarrassait  dans  le  choix  d’un  remplaçant. 

Ne  connaissant  aucune  raison  valable  pour  rester  dans  la  même 
ornière  que  mes  confrères,  je  fus  fidèle  à mon  ancien  dèjeûner,  que 


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je  permis  à ma  clienlelle.  J’écrivis  sur  ce  sujet;  les  médecins  An- 
glais, qui  vinrent  à Carlsbad,  furent  de  mon  opinion;  bref,  il  n’y 
eut  plus  d’opposition  à l’usage  du  thé;  cl  chaque  malade  put  choisir. 
Cette  permission  rendit  heureux  les  amateurs  exclusifs  du  Ihé.  Je 
ne  lui  ai  jamais  attribué  de  supériorité  comme  auxiliaire  de  la  cure.  — 
J'ai  remarqué  cependant  que  les  cas  de  douleurs  plus  ou  moins 
aiguës,  que  cause  le  passage  des  calculs  biliaires  ou  urinaires,  et 
que  les  affections  hémorrhoïdales  sont  plus  aisément  aggravées  par 
le  café,  qui  agit  sur  le  système  sanguin,  que  par  le  thé,  qui  affecte 
quelquefois  le  système  nerveux,  surtout  chez  le  sexe  féminin.  La 
variété  des  maux,  la  différence  des  climats  et  des  circonstances  qui 
les  produisent , est  si  infinie,  qu’une  des  plus  grandes  qualités  du 
i praticien  de  Carlsbad  est  de  savoir  individualiser. 

Nous  avons  vu,  p.  12,  qu’en  1794  j’adoptai  l’excellent  déjeûner 
écossais,  auquel  je  suis  resté  fidèle,  sauf  tous  ses  confortables  ac- 
compagnements, qui  cadrent  avec  les  dîners  tardifs  de  ce  pays-là, 
mais  nullement  avec  la  médecine  et  le  régime  thermal.  Je  puis 
dire,  comme  Voltaire  en  parlant  du  café,  que  „si  le  Ihé  est  un  poi- 
son, il  est  bien  lent ,“  vu  que  j’en  bois  tous  les  jours  deux  fois 
depuis  plus  de  soixante  ans. 

Nos  ménagères  Carlsbadoises  ont  le  renom  de  faire  du  bon 
i café  ; mais  l’achat  et  la  préparation  du  thé  leur  sont  moins  fami- 
liers. On  en  trouve  du  très-buvable  chez  nos  principaux  marchands, 
et  ceux  qui  veulent  tout  ce  que  le  Céleste  Empire  produit  de  plus  ex- 
quis, feront  bien  d’en  apporter. 

Quant  au  chocolat,  on  a observé  qu’hors  du  Midi  de  l’Europe, 
on  ne  peut  pas  en  faire,  sans  s’en  lasser,  un  usage  aussi  constant 

!que  du  café  ou  du  thé,  qu’on  prend  tous  les  jours  avec  un  nouveau 
plaisir.  Son  nom  grec  est  pompeux:  Theobroma  étant  synonime 
d aliment  des  Dieux.  Malgré  celte  divine  origine,  il  est  peu  usité 
sur  les  bords  de  la  Tèple,  où  la  fève  de  Moka  et  des  Antilles  joue 
*e  premier  rôle. 

Quant  aux  déjeuners  à la  fourchette,  le  plus  simple  bon  sens 
suint  pour  comprendre  que  notre  estomac  est  assez  occupé  de  l’éla- 


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Foration  de  la  quantité  plus  ou  moins  grande  d’eau  minérale,  que 
nous  lui  confions,  pour  n’être  pas  encore  surchargé  de  jambon, 
de  volaille,  de  gibier  et  autres  \iandes  froides.  C’est  par  la  meme 
raison  que  nous  interdisons  à nos  malades  l’usage  du  souper,  afin 
qu’ils  puissent  arriver  le  lendemain  à la  source  avec  un  estomac 
vuide,  susceptible  d’absorber  celte  eau  salutaire,  dont  ils  attendent 
leur  guéiison  ou  du  soulagement. 


Conclusion 

Voulant  éviter,  en  rédigeant  ces  Mémoires , dans  lesquels  la 
vaccination  joue  le  premier  rôle,  tout  ce  qui  ressemble  à la  prolixité, 
je  n'ai  pu  nommer  toutes  les  villes  où,  dans  et  hors  de  la  monarchie 
autrichienne,  j’introduisis  par  correspondance  l’ineffable  bienfait  du 
préservatif  de  Jenner.  Mais  j’eus  parmi  mes  correspondants  deux 
médecins  dont  je  ne  saurais  faire  mention  trop  honorable. 

Le  premier  fut  le  docteur  Ballhorn,  de  Hannovre,  qui,  comme 
nous  l’avons  déjà  dit  p.  22,  fut  le  second  disciple  de  Jenner,  et  qui, 
avec  le  docteur  Stromeyer,  publia  tous  leurs  faits  et  gestes,  dont 
ils  firent  hommage  à Jenner  et  à moi. 

Le  second  fut  le  docteur  Friese,  de  Breslau,  qui  en  1800,  mit 
le  plus  grand  zèle  à se  lier  avec  moi,  et  auquel  j’envoyai  le  vaccin 
et  les  instructions  nécessaires.  [Pendant  deux  ans  lui  et  le  docteur 
Nowak  publièrent  des  Archives , entièrement  consacrées  à la  vacci- 
nation, et  les  dédièrent  à moi  seul.  Ma  correspondance  avec  ce  savant 
et  actif  médecin  fut  du  plus  haut  intérêt.  Nous  lisons,  entre  autres, 
que  c’est  le  docteur  Friese  qui  fit  parvenir  à Moscou,  en  1801,  le 
vaccin  qu’il  tenait  de  moi,  et  qui  réussit  entre  les  mains  de  M.  de 
Lyndstrôin,  chirurgien  de  Sa  Majesté  le  Czar.  Antoine  PelrolF,  le 
premier  enfant  vacciné  dans  ce  vaste  empire,  dut  ajouter  à son  nom 
celui  de  Vaccinoff  et  l’on  pourvut  à sa  subsistance  à-venir.  On  se 
plut  à dire  à celte  occasion,  que  si  je  n'avais  pas  été  en  Russie 
comme  en  Autriche,  le  père  de  la  vaccination,  j'en  avais  été  du 
moins  le  grand-père. 


TABLE  DES  MATIERES 


Mémoires  du  chevalier  Jean  de  Carro. 

Avant  - Propos. 

Ma  biographie. 

Prérogatives  pontificales 

Mon  père  et  ma  mère  

Mon  enfance  à Genève  

Mon  grand-père  maternel  

Pommes  de  terre  à Lyon  

Mon  éducation  à Genève  

St.  Ozyth  et  Edimbourg 

Commencement  de  mes  maux  . 

Société  écossaise  

Le  general  A Itéreront  by  et  l’amiral  Duncan 

Lord  Findlater  

Mon  doctorat 

Mon  retour  à Genève  et  mon  arrivée  à Vienne  ....... 

Vaccination 

Diplôme  de  la  Faculté  de  Prague  

Diplôme  de  citoyen  d'honneur  de  Curlsbad  

Mon  Jubilé  et  Croix  d’or  avec  Couronne  .... 

Vaccination  Orientale.  Appel  aux  médecins  vétérinaires  et  recom- 
penses   

Mes  relations  avec  l’archiduc  Charles  ...... 

Riz  sec  

Charles  Pictet,  de  Genève 

Mines  de  l’Orient  

Archives  de  la  duchesse  de  Saaan 

Congrès  de  Vienne 

Jlormayr  et  son  Plutarrpic  Autrichien 


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Louis  I,  roi  de  Bavière * . 

Fumigations  sulfureuses  

Mon  arrivée  à Carlsbad  

Bains  de  vapeur 

Expériences  sur  l’émail  des  dents 

Bohuslas  de  Lobkowiu  . ^ 

Anglais  à Carlsbad  . . . . . . • . * • . • . • • * • • 

Catalogue  complet  de  mes  ouvrages 

Iluger,  Bollmann  et  La  Fayette  

Mes  relations  avec  Louis  XVII  

Mes  recherches  historiques  à Carlsbad  . 

Ancienne  léthargie  médicale  à Carlsbad  

Sociétés  de  médecins 

Salons  de  Vienne 

Salons  de  Prague  et  de  Munich 

Sonnenfels,  Quarin,  Jean  de  Muller  à Vienne  

Le  craniologiste  Gall 

Joseph  Haydn 

Le  prince  de  Ligne  

Anecdotes  Carlsbadoises 

Quatre-vingt  cinq  ans  passés  à l’abri  de  la  pipe  

Deux  Potentats,  deux  vers,  un  savant 

Le  comte  Charles  de  Cholek 

Joseph  et  Jean -Pierre  Frank • 

Mr.  de  Chateaubriand 

Etymologie  Slave  du  nom  de  Napoléon  I.  ......... 

Incrustations 

Le  choiera  à Prague  en  1832  

Westonia t 

Poésies  du  vicomte  de  Kermainguy 

Poésies  de  Don  Diego  Baguer  y Ribas 

Le  café,  le  thé,  le  chocolat  

Conclusion 


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